Prenez le temps de lire

 In 1917, Adopte une série, Orsan

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Le temps. Vous manquez de temps. Les séries télévisées américaines ont pourtant transformé ce manque de temps en atout. Là, où vous suiviez des films d’une heure vingt, voire plus, les scénaristes se sont mis à raconter des histoires en quarante minutes. Quarante minutes, ce n’est rien alors, vous vous dites : « allez une petite ». Au cinquième épisode, vous avez dépassé le temps passé devant un film. Quelques saisons plus tard, certains héros vous ont accompagné un long chemin. Si vous avez suivi le Dr House, vous avez vécu près de 1000 heures avec lui. Indiana Jones vous en avait pris moins d’une dizaine. C’est l’analyse très juste du sémiologue Vincent Colonna (l’art des séries télévisées).
La réduction du temps des épisodes s’accompagne d’une densification des histoires. On a moins de temps, mais on met plus de personnages. Finie la série avec un seul personnage, comme Colombo par exemple et une seule ligne narrative, place aux séries chorales et aux lignes narratives intriquées. Lorsque Dallas est sorti aux États-Unis, les producteurs pensaient que cette histoire serait trop compliquée pour le public. Elle a ouvert une brèche impossible à refermer.
Il est de bon ton, en France, de percevoir ce qui est à la télévision comme inférieur en tout point au Cinéma, voire à la Littérature, de préférence celle qui est goûtée par quelques happy few, qui se délecteront de la description d’un homme qui s’enroule le sexe d’une tranche de jambon. Il y avait pourtant bien plus de questions éthiques dans Dr House ou Battlestar Galactica que dans l’intégralité des œuvres de Christine Angot. Comme l’était le roman-feuilleton du XIXe siècle, la série télévisée américaine a su créer un genre populaire et (pour une grande partie des œuvres) exigeant.
Nous nous ennuyons devant les histoires monolithiques. J’ai parfois l’impression que c’est ce qui nous détourne de nombreux romans, c’est cet ennui qui pointe dès les premières pages. Je ne prêche pas contre les descriptions ou les lenteurs, celles-ci peuvent avoir un sens et au contraire nous capturer, je pense à tous ces moments où l’auteur « s’écoute », se met en scène pour asséner un morceau de prêt à penser, qu’il a lui même sorti d’une lecture du Monde.
La densité des séries télévisées entraîne des ellipses narratives plus nombreuses. Elles font partie de leur succès.
L’ellipse est un jeu avec le spectateur. Les auteurs de BD le savent ! Nous comblons les vides, nous anticipons, nous devinons et finalement, nous redevenons acteurs des histoires. Quelle que soit notre culture réelle, nous sommes tous imprégnés par des milliers d’histoires : contes, légendes, mythologie, romans, théâtre, film, nouvelles, séries télévisées, bandes dessinées. Si tout le monde n’a pas lu « Les trois mousquetaires » d’Alexandre Dumas, tout le monde en connaît l’histoire, tant elle a été adaptée (y compris dans un dessin animé avec des chiens). Sans connaître la Commedia dell arte, nous en connaissons les personnages, empruntés par Molière ou Goldoni, cachés derrière les Friends et autres « Big bang theorie ».
Les clichés nous sont devenus insupportables. Intuitivement, nous haïssons les scènes qui ne servent à rien. Le film « La famille Bélier » a rencontré un très gros succès parce qu’il était efficace. Outre son thème original, il est intéressant de constater qu’à rebours de la plupart des films français, le scénario est tiré au cordeau. Il n’y a rien à ôter, aucune de ces scènes « inutiles » ou gratuites qui colonisent les productions françaises. Les séries télévisées alimentent ce besoin « d’essentiel ».
Le temps, vous n’en avez peut-être plus pour lire. C’est ce qui ressort des sondages publiés tous les ans par Livre hebdo. Certes, il y a d’autres causes que le « manque de temps » et le livre, en fait résiste pour une poignée d’aficionados amoureux de son odeur, de sa texture, de ce calme silence des bibliothèques. J’ai eu l’idée de 8000 mondes pour combattre le temps. Écrire en quarante minutes, créer des histoires denses, chorales, complexes. Écrire à plusieurs mains. Nous espérons capturer un peu de votre temps, vous le faire perdre pour vous donner un peu d’air dans la course effrénée des journées. D’ailleurs, si ce dimanche matin, vous avez perdu un peu de votre temps à lire ces quelques lignes, parce qu’elles vous ont intrigués, c’est que vous avez le temps d’aller lire Orsan pilote ou 1917 pilote-BP et de venir voter.
Nicolas Bonin

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