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Révolunion, série d’Armelle Le Nabasque

Voici, « Revolunion », le pilote proposé par Armelle Le Nabasque dans le cadre de la bataille de pilote de 8000 mondes. Ce texte était le texte 5 de la bataille d’intros en février.

Du 8 au 21 mai, soutenez ce texte en votant pour lui. Si le texte reçoit 400 votes, la suite sera proposée en version lecture numérique. S’il arrive en tête de la bataille des pilotes, il deviendra en plus une série audio. Vous pouvez voter par mail en envoyant le nom du texte sur contact-at-8000mondes.fr ou aller voter sur la page Facebook de 8000 Mondes.

Vous pouvez le télécharger ici en version pdf :Revolunion

Découvrez les deux autres textes ici et .

Voici Orsan, la première série de 8000 mondes.

Lire le texte en ligne :


 

– Allo ? L’école Jules Ferry ? Je pourrais parler au directeur, s’il vous plaît ?
… Ah, c’est toi, je n’avais pas reconnu ta voix… C’est Syssi… Bon, écoute, je t’appelle de
La Réunion. Tu es au courant de ce qui s’y passe… J’attendais le dernier moment pour te joindre, au cas où les vols reprendraient, mais là, c’est mort, on est vraiment coupés du monde, et comme vous avez déjà redémarré depuis plusieurs jours…
….Comment ça tu pensais que c’était des rumeurs… Aucun media n’en a parlé ? Je te résume : quand je suis arrivée pour les vacances de Noël, pas mal de mouvements sociaux duraient depuis déjà plusieurs mois, mais tu penses, en métropole on minimisait à fond… Le chômage avait augmenté d’un coup dans presque tous les secteurs et quand le gouvernement a brusquement supprimé les allocations familiales, les gens ont pensé que l’état français les abandonnait. Ils se sont sentis trahis encore une fois… La goutte d’eau, quoi … Bref, une grève générale a été décidée, massivement suivie, et des assemblées ont été organisées un peu partout. Elles étaient blindées de monde, pendant des semaines…Le bouche à oreille fonctionne impeccable ici et il a servi de traînée de poudre… Dans la foulée, le mouvement indépendantiste a commencé à hausser le ton. Le 20 décembre, le jour de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, il a organisé une manif qui a un peu dérapé et les flics sur place ont complètement paniqué…Aussitôt, de nouveaux forums de discussion ont eu lieu, encore plus suivis et mieux structurés.
… Tu penses, bien sûr que j’y suis allée, pour essayer de comprendre… Bon, tu me connais, j’ai pas pu m’empêcher de ramener ma science sur les questions d’organisation, mais j’ai vite compris que j’allais pas pouvoir faire un copier- coller de nos réunions syndicales…  Après, tout a été très vite.
Dix jours plus tard, une sécession provisoire avec la métropole a été décidée à l’immense majorité et les frontières aérienne et maritime, ont été fermées.
… T’as raison, c’est symboliquement plus simple de couper le cordon quand on est sur une île, il suffit de boucler les ports et les aéroports.
… Oui, au début je pensais comme toi, mais là j’ai l’impression que c’est un provisoire qui va durer, parce que politiquement, les gens sont très clairs. Ils ne veulent pas seulement l’indépendance, ils veulent un changement de société, et fermer les frontières leur laisse le temps de la mettre en place sans intrusion extérieure.
Si si, il y a quand-même des opposants. Ils sont minoritaires mais ils commencent à se faire entendre
… Oh, moi ça va, c’est juste qu’il va falloir trouver une solution pour mon traitement. Il ne me reste plus que quelques boites et l’hosto n’en a pas en stock ici…Sinon, je suis dans un gîte sympa au sud de l’île avec un autre touriste qui est en vacances avec ses deux mômes. Pour eux, c’est la fête, ils vont rater la rentrée !
… Oui, je sais, on n’est pas sorti de l’auberge…Allez, on reste en contact. Bises…

Revolunion

A dix mille kilomètres, au ministère de la défense…
– Le rapport de nos deux gars de la DGSI est très clair, monsieur le ministre, notre Cuba de l’océan indien est parti pour durer. Mais vous savez comme moi que la donne est bien différente de celle de la baie des cochons. Le blocus, c’est eux qui l’ont décidé et l’île a des ressources… Sans compter que stratégiquement, on a tout à perdre.  D’ailleurs, on n’est pas les seuls à se poser des questions…
– Les Etats-Unis ?
– Oui, leur base militaire a du plomb dans l’aile aux îles Chagos… Mais ils n’en démordent pas.
Ils veulent absolument s’implanter dans le secteur… Du coup, ils commencent à s’intéresser de près à La Réunion.
– Et avec ce nouveau président, on imagine qu’ils ne prendront pas de gants…De toute façon, il faut qu’on réagisse maintenant, on ne peut pas éternellement museler les médias et sur internet, les rumeurs vont finir par dépasser la réalité… D’autant qu’il est hors de question de couper les moyens de communication pour le moment. On en a besoin…
– Dois-je comprendre que nous déclenchons  le plan  Squale? - Non, le plan Epervier me semble plus approprié.
-J’avise tout de suite le ministère concerné 
- Je veux une réunion de crise pour la fin de la matinée….Et prenez immédiatement attache avec notre contact sur place.

Pendant ce temps, la tension monte dans l’île.
Bien sûr, ce blocus choisi a été décidé collectivement, après des jours et des nuits de discussions, bien sûr, la grande majorité est persuadée que c’était là la seule issue possible, que déplorer la situation ne suffisait plus et qu’il fallait frapper fort.
Cette majorité est aussi convaincue qu’il faut arrêter de parler de révolution, qu’il faut maintenant la construire et l’expérimenter et qu’un territoire comme celui de La Réunion est idéal pour réussir à mettre en pratique toutes les idées inexploitées depuis trop longtemps.
Mais on commence à entendre sur les ondes que vitesse n’est pas synonyme de précipitation, qu’après tout, on part de rien, que tout est à construire et qu’on a peut-être brûlé certaines étapes en prenant cette décision…

Au gîte de la Reine, du nom de la propriétaire qui accueille nos touristes, tout le monde est là : Syssi, Arnaud et ses deux enfants Tristan et Louise, Reine et sa fille Marie.
Ils sont assis tranquillement sous la varangue.
Enfin, pas tout à fait tranquillement…
Au début, chacun fait un effort pour participer à une conversation de simple voisinage, mais bientôt l’échange se tend , et c’est Arnaud qui tire le premier :
–  Je trouve tout de même incroyable qu’on ne nous ait pas laissé repartir ! On a été pris en otage sans qu’on ait notre mot à dire !
Syssi ne peut s’empêcher d’intervenir :
–  Remarquez, Arnaud, c’est un peu le principe de la prise d’otage…  Et puis, s’ils voulaient être efficaces, ils ne pouvaient pas, en plus du reste, se permettre de faire un sondage auprès des touristes pour savoir à quelle sauce ils voulaient être mangés…
La réplique de Syssi permet à Arnaud de changer de cible.
–  Vous vous en fichez, vous, vous êtes fonctionnaire… Le temps que votre ministère réagisse, vous allez pouvoir toucher votre salaire pendant un moment… Mais moi, je viens de lancer mon entreprise, je suis endetté et personne ne va me payer à ne rien faire !
-… Comme le sont les fonctionnaires, j’ai compris l’idée. Mais si on va jusqu’au bout de ce qu’on a préconisé, je ne devrais plus pouvoir retirer de l’argent pendant très longtemps. Après tout, mon compte appartient à une banque étrangère, maintenant. Et nous n’allons pas tarder à abandonner l’euro. Mais, c’est pas grave… On ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs…
– Voilà un « on » bien singulier !
– Pas tant que ça… Cette histoire m’enthousiasme complètement. Je n’aurais jamais imaginé pouvoir participer à une révolution, une vraie, au détour de mes vacances. Ça me fout la pêche, moi !…
Syssi s’interrompt. Le téléphone de Reine vient de sonner.
Au timbre de sa voix, tout le monde a compris que c’était important.
– Assemblée générale à la salle Lucet Langenier dans une heure !
– Qu’est-ce qui se passe ? Questionne Tristan
– Je ne sais pas. J’ai juste été prévenue qu’il fallait absolument nous y rendre. Il va s’en tenir une dans chaque secteur de l’île. Venez, on est tous concernés !
– Moi je reste là ! Décrète Arnaud.
– Il ne faudra pas vous plaindre si les décisions ne vous conviennent pas !
– Syssi a raison, papa, moi j’y vais
– Toi, tu ne vas nulle part, Tristan. C’est pas à dix-sept ans que tu vas faire la loi !
– C’est vrai ça, ton père a raison, t’as l’âge d’obéir, pas celui de réfléchir !
– Syssi, s’il vous plaît, restez en dehors de cette conversation…
– J’ai dit que j’y allais !
Tristan défie son père du regard et d’instinct, Arnaud préfère l’ignorer plutôt que de démarrer un batay coq dont il ne connaît pas l’issue.
C’est étonnant, leur opposition a envahi le champ du physique. Personne n’imaginerait leur lien de filiation. Arnaud a le cheveu très noir, il n’est pas très grand mais on le remarque grâce à sa musculature impressionnante. Tristan regarde le monde à travers ses lunettes, du haut de son presque double mètre. Dès qu’il ouvre la bouche, on perçoit sa douceur et son empathie.
Arnaud essaie un dernier argument, qu’il pense imparable, celui de sa responsabilité paternelle.
–  Il faut bien quelqu’un pour s’occuper de Louise. J’ai le sens de la famille, moi !
Cette dernière réplique laisse Tristan sans voix, mais Reine décide de prendre le relais :
– Pas de problème, ma mère habite la case à côté. Je vais lui dire de venir s’occuper de Louise pour la soirée.
– Sans compter qu’à douze ans, il est temps d’éveiller sa conscience citoyenne, non ?
– Je doute que nous ayons la même définition de ce qu’est une conscience citoyenne, ma chère Syssi ! Mais soit, allons assister aux jeux du cirque !
– Partez devant, je vous rejoins. J’ai juré à la famille et aux copains que je leur envoyais un mail aujourd’hui. Quelque chose me dit que la réunion va durer… Je préfère leur écrire un mot tout de suite.
C’est un prétexte : Syssi n’a aucune envie de faire la route en écoutant les récriminations d’Arnaud, mais chose promise, chose due, elle se met au clavier.
« Bonjour tout le monde,
Voici donc quelques news qui vous permettront de faire le tri entre les nouvelles réelles et les informations farfelues.
Toute la population travaille d’arrache-pied depuis maintenant plusieurs semaines.
Les touristes volontaires ont pu intégrer quelques instances d’organisation, mais certains d’entre nous ressentent de la rancœur et pas mal de frustration par rapport à la façon dont se sont déroulés les événements… Notamment Arnaud, le touriste qui loge avec moi dans le gîte au sud de l’île.
Il m’a l’air un brin psychorigide, lui, je sens que je vais m’en faire un copain…
Donc, actuellement, l’urgence est d’assumer ce qui a été décidé, je parle de la fermeture des frontières, en organisant l’auto-suffisance dans tous les domaines essentiels : celui de l’alimentation et de l’énergie, bien sûr, mais aussi, pas loin derrière, ceux de la santé ou de l’éducation par exemple.
Tout le monde est conscient qu’on est dans une course contre la montre.
La France a pris un coup dans l’estomac et cherche son souffle, mais elle ne va pas tarder à réagir sous une forme que nous ignorons et je peux vous dire que les commissions « Finances » ou « Défense nationale » travaillent nuit et jour.
Mais les gens sont toujours très déterminés malgré les coups de pression balancés à droite et à gauche et dans chaque secteur on voit se découvrir de vrais talents.
Reine, la propriétaire de notre gîte, est incroyable d’énergie et d’inventivité.
Il faut dire que le boulot, elle connaît. En plus du gîte, elle a aussi un terrain agricole dans les Hauts, elle est tisanière et fait les marchés… Sans compter le MFR, le mouvement des femmes réunionnaises dont elle est présidente.
J’arrête là. On a une assemblée d’urgence dans un instant.
J’essaierai de vous tenir au courant régulièrement, mais je peux déjà vous dire que je risque fort de ne pas fêter mes 35 ans avec vous cette année !
Bises a zot’tout’ »

La salle est pleine quand Syssi arrive et un écran a été installé à l’extérieur pour suivre les débats.
En ce moment, Eric Dijoux a la parole. Il avait un poste important dans l’ancien conseil régional et, à Saint- Pierre, c’est apparemment lui le fer de lance de l’opposition à la nouvelle république…
– Mais bon sang, vous êtes complètement inconscients ! Comment notre île va-t-elle s’en tirer sans l’aide de l’état français ?… Nous ne sommes autonomes dans aucun domaine !
– Pour le moment, et parce qu’on nous a entretenus en dépendance ! Qui nous a traités comme des personnes majeures ? Certainement pas l’état français et ses représentants ici, ni non plus les quelques familles qui vivaient du commerce avec l’extérieur… Et je ne parle même pas de ceux qui voyaient un intérêt politique à maintenir une population à genoux !
Mais vous savez très bien qu’on réunit toutes les conditions pour devenir autonomes dans des tas de domaines, de l’agriculture à l’énergie ou la pêche pour n’en citer que quelques-uns…
Vous allez voir. La donne va changer quand on se mettra à transformer sur place.
Des secteurs entiers, de l’alimentation à la construction en passant par l’économie bleue vont booster notre économie locale et on a un marché à l’exportation qui pourra compenser ce qu’on sera obligé d’importer !

C’est Reine qui s’est exprimée et les applaudissements qui suivent son intervention arrivent à point nommé pour équilibrer une partie serrée.
Le facilitateur d’échanges du jour en profite pour appeler une ou deux règles essentielles. Aujourd’hui, il ne s’agit pas d’un débat de fond mais d’une information qui nécessitera une prise de décision rapide.
Et pouvoir intervenir se fait toujours de la même façon : la parole est au centre ; l’intervenant la prend et la remet au centre systématiquement pour éviter la dispersion, les échanges entre soi et pour davantage de clarté.
C’est une règle particulièrement difficile à mettre en place tant l’habitude de s’interrompre sans s’écouter est inscrite dans l’histoire du monde…

Eric Dijoux reprend la parole :
– Encore faudrait-il rouvrir les frontières !  Ce repli sur nous a beau avoir été annoncé comme temporaire, l’idée même me gêne… Et le système financier, vous comptez le réinventer en combien de temps ?
Arnaud intervient sèchement :
–  On peut connaître la raison de notre «  convocation » ? Après tout, vos otages ont tout de même le droit de savoir combien de temps va durer la plaisanterie, non ?
Syssi, qui s’était installée entre Tristan et son père ne peut s’empêcher de crier à la cantonade
–  Excellente, l’idée de l’otage… et à relier vite fait à la question précédente !  Voilà un moyen facile et rapide de se procurer de l’argent ! Une demande de rançons pour libérer tous les touristes de l’île pourrait rapporter une jolie cagnotte !… Enfin ça dépend. Moi, ma famille freinerait des quatre fers.
En y réfléchissant, ils seraient sans doute prêts à payer pour que vous me gardiez. Mais après tout, du moment que l’argent rentre…

Les gens rigolent, et dans cette ambiance tendue, un peu de légèreté fait du bien à tout le monde.
–  S’il vous plaît, recentrons-nous sur la raison de notre présence ici.
Je donne la parole à Sébastien Hoarau, contrôleur aérien à l’aéroport de Gillot.  Il a une information de la toute première importance à nous communiquer …
– J’ai reçu un message de la base militaire d’ Evreux
– Message officiel ?
– Ne me demandez pas quelle est ma source ni comment l’information m’est parvenue… Voilà, cinq cargos militaires ont décollé il y a trois heures… Direction La Réunion. J’ai aussitôt averti la commission « Défense » de l’île.

Un brouhaha se fait aussitôt entendre suivi de quelques cris de colère et de désespoir.
Eric Dijoux en profite pour reprendre la parole :
– Parce que nos grands stratèges révolutionnaires ne l’avaient pas prévu ? Ils pensaient que la France allait tranquillement se laisser amputer sans réagir et que…
Reine le coupe aussitôt :
–  J’ai du mal à suivre votre raisonnement, monsieur Dijoux. J’avais cru comprendre que vous ne vouliez pas rejoindre notre nouvelle république par conviction, et vous êtes en train de sous-entendre que c’est la peur du retour de bâton qui vous a guidé ?  Décidément notre histoire a le hoquet !
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Spontanément, la question a fusé de plusieurs endroits de la salle
–  Avant tout, et c’est ce qui sera demandé dans chaque assemblée, nous devons tous réagir avec calme et sang-froid, à la place qui est la nôtre, et je m’adresse aussi bien aux parents, qu’à tous ceux qui, dans leur travail ou leurs loisirs doivent aider à tranquilliser l’opinion.
C’est notre première attaque frontale ; il y en aura d’autres. Ceci étant posé, nous attendons d’une minute à l’autre l’intervention de notre général de brigade, Edmée Barret.
Je rappelle à tous les amis présents ici qu’Edmée était encore récemment général de brigade aérienne en France et qu’après avoir pris sa retraite, il a accepté de reprendre du service à La Réunion en remplacement de son prédécesseur, resté fidèle à l’état français.
On vous écoute, mon général…
–  Bonjour à tous ! Vous savez maintenant que cinq cargos militaires sont en approche aérienne de notre aéroport. Au moment où je vous parle, ils sont à environ six heures de vol de nos côtes.
– Que transportent-ils ? Des hommes… Des munitions ?
-… Et ils viennent pourquoi exactement ?
– S’il vous plaît, je comprends votre émotion et vos inquiétudes, mais essayons déjà d’être organisés dans nos prises de parole. Je vais tâcher d’être synthétique et vous poserez vos questions ensuite.
C’est clairement un premier coup de semonce. Ils viennent pour nous dire que ça suffit et qu’il faut revenir dans le giron national. D’un point de vue militaire, je pense qu’ils envoient surtout des hommes afin de récupérer les bases terrestre, navale et aérienne.
Ils savent parfaitement que nous avons mis en place une armée de volontaires et que nous n’avons pas eu le temps de les… de vous former, sans parler du problème du nombre…
– C’est vrai que pour le moment, nous sommes peu nombreux…
C’est Marie, la fille de Reine, qui a répondu. Sa belle chevelure rousse de yab des hauts est un joli point de repère au milieu de la foule. Elle est l’une des seules femmes à s’être engagée volontaire en plus de ses études et c’est l’occasion pour elle de faire un appel :
– Les femmes doivent s’engager. Ce que nous vivons aujourd’hui vient nous prouver que nous devons aussi participer à la défense de notre pays. Nous sommes une population de moins d’un million d’hommes et de femmes.  Nous n’avons pas le choix… Et puis, si ça, c’est pas de l’égalité réelle !
– Vous avez raison… Je reprends. Ils vont atterrir, se déployer dans toutes les bases, voire les points stratégiques, radios, télévisions, et sans doute  bâtiments politiques symboliques : pyramide inversée et autres. Ce sera la première étape.  La seconde n’est pas difficile à imaginer… Je dis seconde parce qu’il n’y en aura pas de troisième….
– Qu’est-ce qu’on peut faire ?
– J’ai bien une idée, mais, il faut une adhésion unanime ou pas du tout…
– On y va, tous !!!!
– Je vois, Reine, que vous m’avez compris. Il faut les empêcher de quitter l’aéroport. S’ils arrivent à se déployer sur toutes les unités, c’est fichu. Il faut que toute la population, ou en tout cas tous les valides, encerclent l’aéroport et les empêchent de s’en éloigner.
– Et après ? Imaginons que nous arrivions à les encercler, il faut encore pouvoir les désarmer !
– Et si nous franchissons encore cette étape… Qu’est-ce qu’on en fait ?
C’est Eric Dijoux qui vient de rebondir sur la proposition du général.
En d’autres temps, Reine aurait réagi à la curieuse implication de cet opposant notoire, mais l’heure est grave.
–  Nous les mettrons sous bonne garde dans les casernes de l’île.
– Des otages, encore ?
Syssi semble se réveiller après un long moment d’abattement. Elle poursuit :
–  Et si nous y arrivons, et que l’opération se renouvelle plusieurs fois, nous allons accumuler les otages ?…  Sans compter que ceux-là ne seront pas venus avec des idées bienveillantes…
– Ils sont juste aux ordres !
– D’accord Marie, mais si en plus d’avoir besoin de gens pour les garder, il faut aussi créer des cellules de « désembrigadement », on n’a pas fini !… C’est pas le moment de disperser nos forces !
– Je suis d’accord avec cette dame.

L’homme qui vient de s’exprimer est Fred.
Il est journaliste à l’Essor, l’un des deux quotidiens de l’île.
Très impliqué dans le choix politique de ses concitoyens, il est aussi à l’origine de la création d’une chaîne de vigilance, chargée d’éplucher toutes les informations concernant l’île.
Depuis peu, il se charge de les diffuser avec une équipe de volontaires, aussi bien sur internet que lors de flash infos-débats chaque jour à 18 heures dans les quartiers.
Les cernes bleues autour de ses yeux attestent des nuits blanches accumulées.
Syssi s’emballe quelque peu :
–  Syssi ! Appelez-moi Syssi, l’impératrice révolutionnaire, qui loge au château de la Reine !
– Oui, nous verrons… Je voulais dire qu’il me semble… Enfin que je pense qu’il reste une solution, une autre, qui demande peut-être encore plus de courage…
Le journaliste a repris la parole mais il s’interrompt en apercevant la main de Tristan, poliment levée :
–  Je crois savoir… Il faut qu’on y aille tous et qu’on se déploie par centaines sur la piste d’atterrissage, assis, debout, allongés… Il faut qu’on les empêche d’atterrir… Il faut qu’ils repartent.  C’est plus net, plus définitif et c’est symboliquement drôlement fort… Mais faut les couilles… Pardon mesdames…
– Tu vas arrêter de dire n’importe quoi !
Trop tard, l’intervention d’Arnaud tombe à plat.
Le regard du général Barret en dit long sur l’idée partagée.
Le silence qui suit aussi. Il est probable que pas mal de participants tournaient autour de cette proposition sans oser la formuler…
–  Mais ils reviendront, bande d’abrutis ! »
En d’autres temps, cette réplique empreinte de poésie aurait valu à Arnaud un poing sur la figure. Là, elle ne lui vaut qu’un point final mis à l’échange.
–  Alon !!!
Le cri a fusé d’un peu partout dans la salle et à l’extérieur. Mais un vote s’impose, comme pour chacune des décisions qui sont prises.
Pour les plus urgentes, la règle de la majorité aux trois- quarts est acceptée alors que l’unanimité est exigée pour les débats plus longs.
Avant cela, Eric Dijoux émet une dernière réserve, toujours aussi surprenante de la part de l’opposant qu’il est :
–  Je reprends la parole… Ne soyez pas naïfs ! Il y a des tas de gens ici qui n’adhèrent pas à vos belles idées et qui sont les yeux et les oreilles de la France. Je suis persuadé que le chef de l’état est déjà au courant de vos intentions !
Le général lui répond :
– Peu import. A ce stade de l’opération, ils ne vont pas faire demi-tour. Ils n’ont pas d’autre choix que d’aller jusqu’au bout. En tout cas, ils vont essayer… Le temps presse. Il faut voter !

La proposition est acceptée haut la main après décision que ni enfants, ni gramounes, ne feront le déplacement. Les plus âgés garderont les plus jeunes pendant tout le temps de l’opération.
Femmes enceintes ou personnes handicapées choisiront en toute conscience de participer ou pas.
Il reste maintenant à attendre les décisions des autres régions, mais beaucoup prennent les devants, par besoin d’anticiper, mais aussi pour occuper leurs têtes à s’occuper les mains…
Les gens quittent peu à peu la salle et commencent à mobiliser autour d’eux.
La commission « organisation d’urgence » est déjà aux manettes pour rassembler eau, nourriture et couvertures. La commission transport se partage le travail entre covoiturage et réquisition de bus.
Il y a chez toutes ces personnes une sorte de savoir-faire millénaire qui laisse les touristes pantois…Quand la décision officielle tombe, c’est un hurlement de joie et d’excitation mêlées qui sort de toutes les poitrines.
Un peu d’angoisse aussi, sans doute.
Reine ne peut s’empêcher de s’adresser une dernière fois à Eric Dijoux :
– Vous venez avec nous ?… Faire partie de l’aventure calmerait peut-être vos inquiétudes ?
Eric semble hésiter, mais choisit finalement de ne pas répondre.
Syssi en profite pour rajouter :
– Enfin, Reine, vous cherchez une victoire facile sur votre adversaire, c’est ça ? Le ko par infarctus ? Participer pour la première fois à une manif, c’est le choc assuré !

Les cars sont là.
Les voitures ont déjà démarré.
–  Où est Tristan, Syssi ?
– Ah mais je ne sais pas, Arnaud… Avec ce monde et tout ce travail à réaliser en aussi peu de temps, je l’ai perdu de vue… Il doit être rentré à la case.
– J’espère pour lui. Parce que si c’est mon pied aux fesses qu’il cherche, il va le trouver !
– Faites quand-même attention, petit père la douceur, il a 17 ans… C’est la pleine force de l’âge et de la rébellion !
– Je tiens encore mes troupes, faites-moi confiance… Je rentre… Vous m ‘accompagnez ?
– Vous rigolez… Eh, chauffeur ! Attendez-moi !

Deux minutes plus tard :
–  Tu peux sortir, Tristan… Complicité de fugue pour rallier un combat pacifiste, ça va chercher combien ?… J’sais pas si ça fait partie de l’arsenal juridique…
– Tout est à inventer, Syssi !
Le trajet se déroule dans une ambiance très particulière.
Dans le car où ont pris place Syssi, Tristan, Reine et Marie, les chants fusent et s’entremêlent, du Maloya, des chants révolutionnaires, mais aussi de belles chansons d’amour.
Comme par magie, un kayamb, une guitare ou un accordéon diatonique apparaissent pour venir rappeler d’où l’on parle et accompagner encore une fois une histoire complexe.
Quand Reine entonne « Gran mer », cette chanson qui parle avec tant de douceur de valeurs ancestrales et d’amour absolu, la guitare la suit et d’autres voix s’élèvent où perce l’émotion, et le bonheur d’en être.
Mais à l’approche du point d’arrivée, les voix se taisent.
Chacun a sans doute besoin de faire retomber la pression pour prendre pleinement conscience de ce qui se joue et des risques encourus.
Ils savent tous qu’une fois sur le tarmac, ils ne pourront plus reculer, que le groupe ne décidera pas pour eux et qu’il sera juste question de conscience et de courage.
Des petites choses qui ont parfois du mal à répondre aux appels du pied…
Dans chaque car, est montée une personne ressource qui explique et réexplique le déroulement des opérations à venir, et qui rassure aussi.
Et spontanément, d’autres participants se joignent à elles, comme Reine qui est maintenant debout et répond aux doigts levés inquiets des plus jeunes.
Anissia, la compagne de Fred et professeure de yoga, propose aux plus anxieux quelques exercices de relaxation.
Elle a beaucoup hésité avant de se décider à participer à cette manifestation.
Trop de tensions
Dans la situation présente
Dans celle à venir aussi, à n’en pas douter
Et elle ne pense pas seulement à la situation politique
Elle songe à la sienne
Enfin, à celle de son couple
Qui ne va pas bien ces jours-ci
Ces mois derniers
Depuis quand, déjà ?
Si longtemps
Si aveuglément…
Elle pose à cet instant son regard sur son compagnon qui ne semble pas connaître les mêmes doutes ni les mêmes questionnements.
Comme d’habitude, son engagement lui sert de bouclier.
Penser aux autres lui évite le retour sur soi, la remise en question personnelle qu’il fuit en permanence.
Il est comme ça, Fred, il avance pour ne pas reculer.
Aux autres de suivre ou pas.
… Ceux qui m’aiment prendront le train.

Juste à côté, Syssi, pourtant parmi les plus enthousiastes, s’est tue très vite après le départ de Saint- Pierre.
Au début, ses compagnons de voyage ont pensé qu’elle avait besoin d’un peu de repos après toutes ces heures de tension, ou bien de concentration avant un événement somme toute majeur.
Mais maintenant que l’aéroport n’est plus loin, Reine se permet d’interrompre ce qu’elle a pris jusqu’alors pour un moment de respiration.
– C’est bon, Syssi ? Tout va bien ?
– Nous n’y arriverons pas.
– Pardon ?
– Nous n’y arriverons pas. Nous ne pourrons pas, c’est impossible.  C’est David contre Goliath !
– Qu’est ce qui se passe, Syssi… Un peu d’angoisse ? C’est une émotion tout à fait naturelle, vous savez, et que doivent partager nombre d’entre nous, moi comprise. Mais ça ira, personne ne part là-bas avec en tête un esprit de sacrifice. Dès qu’ils nous survoleront, ils comprendront et repartiront.
– C’est pas ça ! Quand je dis que nous n’y arriverons pas, c’est général… Ce projet pour l’île est perdu d’avance.  Nous n’avons rien, nous dépendons d’un système gigantesque qui va nous bouffer… La tâche est trop immense…
– Allons Syssi, le système a déjà bouffé, comme vous dites, ce qu’il pense être les meilleurs morceaux. Nous n’avons plus rien à perdre. En tout cas pour lui. Par contre, ce que nous savons aujourd’hui, c’est que si ce système avait dû nous rendre heureux, nous le saurions déjà.
Ce qui nous reste, c’est l’essentiel… Toute notre énergie à mettre dans une vie que nous allons choisir, plus laborieuse au début, plus modeste sans doute, mais qui nous correspondra tellement mieux, qui va nous permettre de réfléchir enfin et de nous approprier ce qui nous appartient de fait.
… Mais vous savez tout cela… Qu’est-ce qui vous arrive, Syssi ?
– Je ne sais pas. Je ne peux m’empêcher de relier ce qui se passe aujourd’hui aux débuts du peuplement de cette île.  Je me dis que c’est tellement vital de connaître ses origines pour éviter les errements futurs, pour se connaître et s’estimer soi-même… Vous n’êtes pas d’accord ?
– Je ne suis pas sûre de vous suivre…  Je pense que vous avez juste un petit coup de grisou… Rassemblons nos affaires, maintenant, nous arrivons.  Tristan, tu viens avec moi. Marie, tu restes avec Syssi. Pensez à vos frontales !
Une nouvelle fois, Reine dit ce qu’il faut, au bon moment. Le corps sec, le regard aux aguets, il émane d’elle une sorte de force…Ou plutôt de résistance.

Les parkings débordent déjà de monde quand le car arrive.
Un silence impressionnant fait place à la bousculade bruyante de l’arrivée quand le représentant du Nord prend la parole au micro.
Là encore, un écran géant a été installé pour permettre à ceux du fond de suivre au mieux ce qui est dit, mais ce n’est pas suffisant. Beaucoup de gens ont dû prendre place sur les artères adjacentes. Tout le monde s’est assis spontanément.
Les représentants de chaque région donnent les chiffres des manifestants.
Reine annonce dix mille pour le Sud
–  Et vingt mille pour les syndicats, c’est ça ?
C’est Syssi qui vient encore d’organiser le rire autour d’elle.
Sa bonne humeur semble avoir refait surface.
Le représentant du Nord reprend la parole :
–  Nous sommes au bas mot trente-cinq mille personnes ici ce soir…
Un tonnerre d’applaudissements l’interrompt.
… On fait donc comme on a dit. Tous ceux qui se trouvent actuellement sur les parkings 1, 2, 3 viennent sur le tarmac et s’installent allongés, bien collés les uns aux autres, non seulement sur les pistes d’atterrissage mais aussi tout alentour… On ne sait jamais.
Tous les autres prennent leurs places sur les parkings. Il faut leur montrer qu’on en a sous le pied. Pour l’éclairage, après bien des discussions, on fait comme on a dit. On laisse les pistes éclairées, et vous gardez vos frontales avec vous, mais éteintes pour le moment. Suivant le déroulé des opérations, on vous préviendra de les allumer ou pas.
Denis, notre contrôleur, nous fait savoir que les avions sont actuellement à une heure de nos côtes.
Dernier rappel. Ce n’est pas parce qu’on s’est inscrit pour en être qu’on doit se sentir obligé d’aller jusqu’au bout. On a tous droit de changer d’avis.
A l’avenir ceux qui sont présents ce soir sur le tarmac auront besoin de relais.  Ce n’est pas le jeu des chaises musicales, mais le jeu démocratique. Alors n’hésitez pas. Il nous faut aujourd’hui des personnes sûres, qui ne vont pas paniquer et se mettre à courir dans tous les sens quand elles vont entendre le bruit des moteurs et apercevoir les avions au-dessus de leurs têtes.
J’ajoute que bien sûr, notre état-major et toute l’équipe de l’aéroport sont actuellement dans la tour de contrôle.  Bon courage à tous… Allons-y, dans le calme et en silence.

Cette mise au point semblait nécessaire.
Une vingtaine de personnes se rangent sur le bas-côté avant de revenir sur leurs pas et d’être saluées chaleureusement par les autres.
Une demi- heure plus tard, tout le monde est allongé.
Spontanément, les mains se tendent et les doigts se serrent.
Le visage de Tristan est éclairé par un doux sourire, celui de ceux qui ont conscience de vivre un moment exceptionnel.
–  A quoi penses-tu ? souffle Marie à sa mère.
– A toi, ici… Au chemin accompli et à celui qu’il va nous falloir parcourir
– Tu ne doutes pas ?
– Non. J’ai tellement espéré ce moment sans pouvoir mettre un nom sur cette attente. Passer quarante ans de sa vie à se sentir insatisfaite et tout à coup pouvoir éclairer ce malaise et savoir qu’il peut évoluer, c’est un véritable sauvetage… Et toi, ma fille ?
– J’avance, maman. A mon rythme. Qui n’est pas le tien… Et je pense à mon père.
– Je sais…

Syssi, elle, a fermé les yeux.
Elle est loin d’être aussi apaisée que ses plus proches voisins.
Pour la première fois depuis son arrivée ici, elle se demande si elle a pris la bonne décision.
Et elle est la seule à pouvoir apporter la réponse.
Parce qu’elle est la seule à connaître la raison profonde de sa présence ici.
Qu’est-ce qui fait que tout à coup elle a perdu pied tout à l’heure, qu’elle a eu cette impression d’étouffement ?
… Non, c’était une noyade.
Respirer… Longuement… Profondément…
Et remonter le temps.
Elle y est.
C’est le parallèle qui s’est tissé inconsciemment entre les deux situations, celle de La Réunion et la sienne
L’urgence.
La situation d’une urgence absolue à devoir réagir pour un résultat incertain.
Et une chance ténue de pouvoir réussir un pari démesuré.
Syssi se dit alors qu’elle n’avait pas le choix, qu’il fallait coûte que coûte tirer ce fil.
Le fil rouge de sa vie.

Un bruit d’abord sourd et lointain la tire de ses pensées.
Une légère pulsion sur sa main gauche lui prouve qu’elle ne s’est pas trompée.
D’instinct, le jeu d’enfance du courant électrique reprend sa place et elle se surprend à envoyer à son tour une légère décharge dans la main de Tristan.
Il la regarde.
Ils n’ont pas le même âge, n’ont pas les mêmes références récréatives, mais il a compris.
Les avions se rapprochent.
Pour quelques secondes, ils sont encore suffisamment loin pour qu’on puisse percevoir l’énormité du fossé qui sépare leur vacarme et le silence tendu qui règne ici.
Ils sont là.
Juste au-dessus des corps allongés.
A si basse altitude que Tristan, le temps d’un instant, pense qu’ils sont en train d’atterrir, que l’un ou l’autre s’est déjà posé et a écrasé des dizaines d’entre eux sans même qu’ils aient eu le temps de pousser un dernier cri.
Il ne peut pas s’empêcher de laisser échapper un bruit sourd venu du fond de sa gorge, mais il n’a pas bougé, peut-être à cause des avant-bras, à sa droite et à sa gauche qui l’immobilisent d’un même élan.
D’autres cris ont retenti, suivi d’un rappel bref hurlé à la cantonade :
–  On se calme ! Ils savent ! Ils repèrent !
Une autre mise au point militaire vient mettre un point final à ce besoin d’être rassuré :
–  Ils vont s’éloigner pour prendre leurs ordres… Mais attention, ils vont revenir !
Il a raison. Les avions repartent.
Les présents au sol en profitent pour détendre leurs muscles noués par la tension.
Les propos sont rares et chuchotés par ceux qui ont repéré les moins solides à travers les regards embués ou affolés.
On apaise, on soigne, on promet…
–  C’est rien… C’est bientôt fini… Si ça se trouve, ils ne reviendront même pas… Ils ont peut-être déjà fait demi-tour…
Le hurlement des moteurs qui se rapprochent vient vite les contredire.
Cette fois, Marie pousse un hurlement.
Il lui a semblé que l’appareil avait effleuré ses cheveux.
Beaucoup ont dû avoir cette impression, parce que tout à coup, les corps bougent, se secouent, comme s’ils réagissaient indépendamment des ordres reçus par les cerveaux, comme s’ils se rebellaient…
Dans la tour de contrôle, on l’a perçu, et l’état-major sait qu’il faut envoyer un signe, aux uns et autres.
En une seconde, tous les éclairages s’éteignent. Les balisages au sol aussi.
Deux spots réglés au maximum de leur puissance trouent alors la nuit.
Ils se font face et éclairent le ciel.
Une nouvelle fois, les avions se sont éloignés, surpris par la manœuvre et ce qu’elle pouvait cacher.
Tout à coup, la voix de Reine retentit au micro.
Elle s’était relevée discrètement après avoir reçu un texto de l’état-major, laissant la main de Marie dans celle de Syssi.
– Mes amis, je vous parle avec l’aval du général Barret. Surtout, surtout, pas d’affolement !
Ils sont en train d’essayer de nous impressionner et de faire monter la pression jusqu’à ce que nous décampions du tarmac.
Nous ne devons pas céder. Il faut leur montrer que nous ne bougerons pas.
Il va y avoir un autre passage en rasé, c’est sûr. Nous vous demandons un effort supplémentaire.
Allons chercher en nous la force qui nous habite !
Et maintenant, écoutez bien… Au moment où je hurlerai « Là ! », vous allumerez tous vos frontales et maintiendrez la tête bien relevée au moment de leur approche maximale.
Il faut que ce soit un mystère de plus pour eux, tout simplement, après celui des spots.
Ils ne savent pas ce que cela signifie, ce qu’on a derrière la tête.
C’est notre arme, mes amis, une arme de dissuasion à notre échelle et à laquelle il faut croire.
Et sachez-le, ils ne commettront pas l’irréparable. La mère que je suis vous le promet !

Reine entonne pour finir le même chant que tout à l’heure, pour rappeler aux milliers de manifestants la raison commune de leur présence sur cette lande de terre.
C’est une chanson d’amour, les seules qui donnent de l’espoir en période de guerre.
Nul doute qu’elle rassure et réconforte tous ceux qui commencent à trembler.
Marie pleure doucement.
Tristan, contournant le visage de Syssi, lui caresse les cheveux pour lui dire qu’il est là et que bientôt, et que peut-être…
«  Là ! »
Toutes les lampes s’allument comme des milliers de bougies offertes au ciel incluant sans doute ces ennemis aux ordres.
Le bruit revient, repéré encore plus rapidement… Un bruit qui laissera sourd très longtemps ceux qui y étaient.
Syssi a l’impression que les avions sont descendus moins bas, moins lentement… Mais ce n’est sans doute qu’une impression.
Un regard de Tristan lui prouve qu’il a la même sensation.
De longues minutes s’égrènent, rythmées par l’attente, les fausses impressions d’un bruit lointain qui semble se rapprocher… jusqu’au signal, officiel, d’Edmée Barret :
–  Vous pouvez vous relever, chers amis, ils sont partis, c’est confirmé !
Un brouhaha invraisemblable s’empare du tarmac.
Tous ceux qui étaient restés à l’extérieur tentent de rejoindre les autres, pour les embrasser, les féliciter, connaître leur état.
Il y a des cris de joie, des larmes aussi, beaucoup, qui viennent laver la peur et le doute, qui viennent rappeler à chacun la fragilité de l’instant et la précarité de la situation.
–  Est-ce que voter c’est décider ? Vous avez quatre heures ! Lance Syssi à Tristan et Marie en rigolant
– Ouais, Syssi, mais après une bonne Dodo
– Ouh !… Mes chastes oreilles ne veulent pas être tes complices… A mon époque, on ne buvait pas d’alcool avant sa majorité !
– Sauf que là, j’en ai besoin… Et puis je l’ai décidé, sans avoir besoin de passer par le vote… Tu te rends compte ! On les a fait se barrer !
Reine tempère fort à propos :
– Oui, enfin, ils ont juste reçu l’ordre de faire demi- tour. Ils ont montré leurs muscles et ça n’a pas marché, mais ils n’auraient jamais franchi le fil rouge… Par contre tu as raison, on leur a prouvé de quoi on était capables et symboliquement, le premier coup de semonce qui se termine par une débandade, c’est fort !  Allez, on va reprendre bien sagement nos places dans les cars.
On aura d’autres informations demain matin, je suppose, enfin j’espère… A cette heure, tout le monde est crevé et ne va pas tarder à s’endormir dès qu’on sera sur la route.

Reine fait partie des quelques personnes qui doutent, qui, à l’oeil nu et malgré le peu de visibilité, ont bien remarqué que le ballet des avions n’était pas exactement le même après l’intervention qu’au moment de leur approche… Mais la fatigue est là, et demain est un autre jour.
Comme prévu, quelques kilomètres plus tard, on n’entend plus dans les bus que le doux, plus ou moins doux, voire tonitruant ronflement des manifestants.
Seules quelques lampes frontales persistent à rester allumées.

Parmi elles, celle de Syssi.
Elle n’arrive pas à dormir.
Réfléchit. Réfléchit encore.
Qu’est-ce qui a bien pu la faire changer d’humeur, la faire replonger dans l’eau trouble ?
C’était pourtant une soirée mémorable… Un beau chapitre de cette drôle d’histoire… Un moment chaleureux et des échanges…
Ça y est, elle se souvient, c’est une expression employée par Reine, la même que celle qui lui était venue en tête quand elle réfléchissait à sa situation personnelle sur le tarmac : le fil rouge !
Le fameux fil rouge…
Elle sait à cet instant qu’elle va devoir la mettre en marche, et vite, sa propre révolution.
Mais par où commencer et surtout, comment se faire aider ?

Il y en a un autre qui n’arrive pas trouver le sommeil.
Tristan se débat sur son siège comme un ver de terre, et plus la ligne d’arrivée approche, moins il se sent serein.
L’enthousiasme des heures précédentes a rapidement laissé place à une angoisse grandissante à l’idée de retrouver son père et de devoir s’expliquer avec lui.
Il le connaît.
Il sait que l’affrontement va être rude, et cette fois, sa mère ne sera pas là pour arrondir les angles.
Quelle drôle d’idée elle a eu, aussi, de ne pas vouloir les accompagner…
Ou plutôt quelle drôle d’idée a eu son père de vouloir partir en vacances avec eux !
C’est bien la première fois que lui vient l’envie de passer plusieurs jours seul avec ses enfants…
D’ailleurs, on ne peut pas dire qu’ils aient partagé beaucoup de moments sympas ensemble depuis leur arrivée…
Il passe sa vie au téléphone ou enfermé dans sa chambre avec son ordinateur….
On se demande pourquoi il a choisi une destination pleine nature !
– Eh ! Il se calme, le vermisseau ?
– Excuse-moi, Syssi, j’arrive pas à le trouver, ce foutu sommeil !
– C’est l’idée de sauter dans les bras de ton père qui te titille, pas vrai ?
– Ouais, ou plutôt l’idée de sauter dans mon lit sans passer par la case paternel…
– Il va être deux heures du mat’… A mon avis, tu vas y échapper. Il doit dormir depuis un moment !
– On voit que tu le connais pas… Les teignes ne dorment que d’un œil !
– Oui, je sais, c’est scientifiquement prouvé… Allez garçon, on va bientôt arriver. Prends ton courage à deux mains. Reine et moi, on t’épaulera comme on pourra.
– C’est gentil, mais vous n’êtes que des femmes, si tu vois ce que je veux dire…
– Je vois très bien. On va donc changer de stratégie et essayer de rentrer discrètement !

Tout au fond du car, Fred est bien éveillé, lui aussi.
Une idée lui mange le sommeil depuis qu’ils ont quitté l’aéroport.
Bien sûr, dès demain matin, il pourra avoir une réponse au doute qui s’est installé, mais la nuit va être longue.
Anissia s’est approchée doucement depuis quelques instants, mais il ne la remarque qu’au moment où elle repart.
«  Anissia ? Tu voulais quelque chose ? »
Elle ne répond pas.
Et voilà, la spirale infernale de ce qu’est devenue leur communication quotidienne a repris.
Un jeu déprimant dont les règles sont un mélange de surdité et de mauvaise foi, d’absence d’écoute et de susceptibilité…
Tout cela le fatigue, et dans cette conjoncture où chacun devrait pouvoir réfléchir sereinement sans être parasité par ses problèmes personnels, Fred se sent terriblement seul.

Les cars sont arrivés.
Les gens en descendent comme des somnambules, encore enveloppés d’un sommeil dans lequel le début de cette nuit mémorable s’est invité en force.
Pendant longtemps encore, les acteurs de ce moment inoubliable se réveilleront en sursaut avant de se rendormir, rassurés d’être encore en vie.
Syssi, Reine, Marie et Tristan marchent de front.
On ne sait plus qui s’appuie sur qui tant les bras s’entremêlent.
Le groupe s’approche du gîte à pas de loups.
Il est un peu plus de deux heures du matin et il règne un silence de plomb dans ce quartier de Terre- Sainte majoritairement habité par des gens âgés.
Ne s’élève qu’une voix que tous reconnaissent à plusieurs dizaines de mètres de la case.
Celle d’Arnaud, au téléphone. Une voix sûre d’elle, qui n’a jamais dû douter.
Par contre, le timbre est surprenant.
Ni colérique, ni menaçant.
Tristan ne s’y est pas trompé, qui lève un pouce soulagé.
Syssi le reconnaît de loin, ce syndrome des gens maltraités, physiquement ou psychologiquement, qui savent à la façon dont craquera la première marche de l’escalier, si la soirée sera un calvaire ou s’ils auront droit à un sursis…
Personne n’apprendra quelle est la conversation qui a miraculeusement apaisé Arnaud.
Quand ils poussent le portail du gîte, il a déjà raccroché.
– Alors, cette virée nocturne, sympa ? Vous avez fait le plein d’émotions ? Vous n’avez pas été déçus, au moins ?…
Maladroit, le brave homme, pense Syssi.
Même quand il n’est pas agressif, il n’arrive pas à se montrer sympathique…
Il faut qu’il grince et essaie de faire tousser.
–  Demi-succès seulement, Marie n’a réussi qu’à en toucher trois avec son lance-pierres…Allez, bonsoir, je suis crevée. A demain !
– Bonsoir Syssi… Moi aussi je vais au plume, et je vais dormir au moins vingt- quatre heures !
– C’est ça, quand on veut jouer aux hommes, mais qu’on n’est même pas capable de…
« Bonsoir Arnaud. Bonne nuit… », coupent Marie et Reine.
Encore une fois, Arnaud se sent bien mal entouré.

A quelques pas de là, sur la petite plage de Terre- Sainte, Anissia et Fred se sont arrêtés sur le chemin du retour.
Ils se tiennent à plusieurs mètres l’un de l’autre.
Aucun des deux ne cherche à se rapprocher.
Ne tente de toucher l’autre.
Par peur de se griffer sans doute.
C’est Fred qui parle, fort, la voix tendue :
–  Je ne sais plus comment te l’expliquer. Nous vivons un moment historique, un instant charnière.
Chacun doit apporter sa pierre à l’édifice, de façon désintéressée, en oubliant un peu de penser à soi, et toi tu me demandes le contraire. Tu ne parles que de nous, de notre petite cellule familiale que tu m’accuses de malmener…
– Je t’en prie, n’oppose pas le révolutionnaire que tu serais devenu à l’individualiste que je suis censée personnifier. C’est malhonnête et la distribution des rôles est trop déséquilibrée. Je ne cherche pas à devenir le héros de l’histoire, moi. Je veux juste que la révolution dont tu parles, dont vous parlez tous avec force ne se fasse pas, une nouvelle fois, au détriment d’un noyau millénaire, celui d’une famille qui a ses faiblesses et ses inconvénients mais qui a le mérite d’exister et de se remettre en question sans relâche.
– Mais de quoi me parles-tu ? Nous ne sommes pas en train de prôner un socialisme pur et dur !
Crois-moi, les leçons ont été tirées et nous serons vigilants. Et justement, le travail que nous accomplissons ces jours-ci sert de rempart à toutes les dérives possibles.
– Tu as peut-être raison. C’est que j’avais l’impression… Quand j’ai évoqué mon envie de l’agrandir, cette famille, et que tu m’as répondu…
– Je sais parfaitement ce que je t’ai dit et pourquoi. J’ai pensé que nous pouvions repousser ce beau projet à quelques mois, quand nous aurions sorti la tête de l’eau, que nous y verrions plus clair et serions plus disponibles. Mais je reconnais que j’ai été maladroit. J’ai répondu conditions quand tu me parlais d’envie… Je te demande pardon.
– Nous sommes sans doute fatigués, toi et moi… Rien de grave, mon Fred ! Rentrons nous réconcilier… Et cette nuit, pas question de rester chacun dans son coin de lit !
– Eh, mais voilà l’impératrice Syssi ! M’est avis qu’elle doit avoir du mal à trouver le sommeil, elle aussi…Syssi, nous sommes en train de chercher un prénom pour notre futur enfant… Si c’est une fille, que pensez-vous de « Révolution » ?
– Ouais…   « Assemblée constituante », c’est pas mal non plus, mais les prénoms composés, c’est plus difficile à porter…
Les deux amoureux éclatent de rire avant de se lever pour repartir.

Les derniers mètres se font en silence.
Fred s’est laissé rattraper par cette drôle d’impression qui le préoccupait pendant le trajet.
Il pense et repense aux enjeux que représente cette île pour la France, mais aussi pour d’autres puissances étrangères, à ce petit caillou situé dans une zone stratégiquement si convoitée.
Il songe aux pays alentour et se demande combien ils sont, en dehors de l’état major et de quelques personnes bien placées dans la tour de contrôle, à avoir observé le curieux demi-tour des cinq avions.
Ils ne sont pas repartis vers l’ouest…

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16 Comments

  1. SYLVIANE SILVESTRE SYLVIANE SILVESTRE

    Génialissime ..Le futur prix Nobel de la paix. Évidemment je vote pour elle

  2. Maya Maya

    J’ai tout aimé, et rien que pour la scène de l’aéroport, je suis prête à redescendre dans la rue!
    Et viva la révolunion!!

  3. Caroline Caroline

    J’avais déjà voté pour le pilote, je revote pour l’épisode entier! J’aime j’aime j’aime! Merci Armelle!

  4. Johanna Johanna

    J’aime parce que tout fait rêver dans cette histoire: la Réunion, la révolution, les gens… Ca parait très loin mais en même temps très proche. Et ça donne autant envie de changer les choses que de visiter l’île! 🙂

  5. Amélie Amélie

    Sujet bien trouvé, mouvement d’actualité, épisode rythmé, dialogues enlevés, y a plus qu’à voter! Chapeau l’artiste!

  6. Anna Anna

    Un texte effectivement salutaire en ce moment! Révolunion!
    Mais comme les autres, je tiens aussi à dire qu’au-delà du côté réconfortant et enthousiasmant du sujet, il y a une belle plume à son service, imaginative, à plusieurs facettes, qui fait couler le récit du début jusqu’à la fin sans fausse note et en emportant le lecteur avec elle.

  7. helene helene

    Merci Armelle pour ce moment ! On se prend très vite à aimer ces personnages et à compatir a leurs doutes, leurs excitations, leurs sentiments partagés.
    Je lis ce texte en attendant mon train dans un snack en bord de route à Bangkok et je dois dire qu’en relevant la tête j’avais oublié le bruit environnant tellement j’étais prise dans ma lecture ! Merci et bonne continuation !

  8. Frédérique Frédérique

    Cet épisode est haletant et excitant tout comme l’était le pilote. Le thème, les lieux, les personnages et les clins d’œil culturels fonctionnent. Ils interpellent et touchent sans conteste la lectrice mais surtout la réunionnaise que je suis! Très attachée à mon île et à son histoire, je me suis maintenant liée à ces personnages et à leur histoire… J’ai hâte de lire la suite.
    Bravo et merci à Armelle de nous faire participer à cette belle aventure. Révolunion !

  9. Emma Emma

    Je trouve que votre épisode a déjà une identité très forte, grâce aux personnages et à cette petite dose d’humour supplémentaire, mais aussi par la montée en puissance de la tension et du suspens. J’attends la suite avec impatience.

  10. Armelle Le Nabasque Armelle Le Nabasque

    Les doux mots font drôlement du bien en cette période de disette.
    Merci à tous pour vos encouragements!

  11. Marlène Marlène

    L’espoir fait lire
    J’aime beaucoup

  12. lili lili

    Je ne suis pas une grande lectrice et au début toutes ces pages à lire d’un coup,ça m’a refroidi! Mais là c’est super vivant et tout ce que les personnages ressentent me touche.J’ai hâte de lire la suite

  13. lilian lilian

    Tout est possible sur un territoire comme le nôtre, plein de choses attendent qu’on les invente pour peu qu’on joue collectif et qu’on prenne notre vie en main.
    Bravo pour l’idée et chapeau pour le texte!

  14. Annie Annie

    On a envie d’y croire, surtout en ce moment!
    Très bien construit. Haletant.
    Belle écriture, très sensible.
    J’attends la suite avec impatience!

  15. Christophe Christophe

    Je viens de le lire d’une traite.
    J’aime le ton, l’équilibre entre action et émotions.
    La scène du tarmac est superbe.
    Bravo!

  16. Marine Marine

    Voilà exactement le genre de chose que j’ai envie, et disons-le, BESOIN, de lire en ce moment.! Une bouffée d’espoir!
    L’épisode tient largement les promesses faites par le pilote. Et au-delà du thème qui m’interpelle et me parle, l’écriture reste fluide, efficace. qu’il s’agisse de monologues intimistes, de dialogues piquants ou graves, ou encore de récits. Le décor commence à être posé, on découvre des personnages, et la magie opère; on pourrait en être, on VOUDRAIT en être!
    Révolunion!

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