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Reset pilote de la série proposée par Michel Ethève

Voici  le pilote de la série « Reset » proposé par Michel Ethève dans le cadre de la Bataille de pilotes de 8000 mondes. En février dernier, ce texte s’appelait le texte 1.
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20 mars, Paris, Palais de l’Elysée, 16 h 15.

— Qu’est-ce que c’est que ce BORDEL ? tonna la présidente en s’asseyant lourdement dans son fauteuil.

Cela faisait déjà quelque temps et quelques dirigeants que le ton raffiné et les phrases feutrées n’étaient plus l’ordinaire du salon doré de l’Élysée. En face de la présidente, un militaire et un technicien civil se disputaient déjà la parole. Derrière eux des ministres, appelés toutes affaires cessantes, faisaient leur apparition les uns après les autres. Des gendarmes armés gardaient farouchement les portes contre les journalistes qui, on ne savait comment, avaient déjà flairé la situation de crise. La présidente chassa sur le côté une mèche de sa légendaire chevelure noire et bouclée, puis fit signe au civil de parler.

— Alors voilà : nous avons perdu le contact avec la Nouvelle-Zélande puis la Nouvelle-Calédonie il y a quelques heures. Internet, téléphone… tout est tombé en rade vers minuit heure locale.
— Nos troupes sur place sont injoignables ! ponctua le militaire, un colonel aux cheveux presque blancs.
— On a pensé à un problème lié au temps qu’il fait dans cette partie du monde avec l’ouragan René qui passe, relança le civil. Parfois une antenne relais casse. Un court-circuit dans un transfo peut aussi provoquer ce genre de choses. Ce n’est pas censé arriver, il y a des circuits de délestage, mais vous savez…

La présidente fit tourner sa main autour de son poignet dans un signe éloquent pour lui demander d’accélérer.
Ce jour-là, les éleveurs manifestaient dans Paris, l’opposition montait en épingle une déclaration malheureuse du ministre des Affaires étrangères et le dernier sondage ne montrait pas d’amélioration de l’opinion alors qu’on entrait dans la dernière année du mandat.
Le technicien augmenta son débit sans réduire le niveau de détail de son récit.

— Il y a une heure, on a perdu la côte est de l’Australie. Télécommunications, Internet, satellites même. Ça a provoqué un début de panne sur le réseau mondial.
— Ce n’est plus un événement météo, madame la présidente, intervint le militaire. Les satellites ne répondent plus. Moi, je ne vois qu’une bombe nucléaire en altitude qui peut provoquer ça, mais…

La présidente se redressa.

— Qui peut… ?
— Ce ne sont que des spéculations ! reprit le civil avec un regard furieux vers le colonel. Et à mon avis, il s’agit d’autre chose. Mais, nous n’avions pas fini, madame la présidente : il y a quinze minutes, le Japon a disparu à son tour. Et on vient de perdre la Corée.

Un silence pesant s’abattit sur l’assistance. Même le doré des lustres sembla pâlir, imitant les humains dans la salle. La présidente se releva lentement, la bouche entr’ouverte. Les camions de lait déversant leur contenu devant l’Assemblée nationale, le faux pas diplomatique du ministre des Affaires étrangères et même l’orage qui se préparait pour les prochaines élections venaient de perdre une bonne partie de leur substance.

—  Qu’est-ce que c’est, alors ?
— On ne sait pas. Mais c’est plus fort que nous, et ça arrive à toute vitesse.

Reset 1280

20 mars, Sud de la Chine, 23h59 heure locale.
Le capitaine Heng Chunhua, pilote de chasse de l’armée populaire de Chine, cligna très fort des paupières pour chasser les larmes qui lui montaient aux yeux. Ses mains crispées sur le manche à balai de son chasseur tremblaient, malgré l’entraînement aux situations de crise.
Il avait honte, il avait peur et pour la première fois de sa vie, il fuyait. Plein gaz.

Derrière lui, son pays se faisait effacer de la surface de la Terre à une vitesse phénoménale. Quelques minutes auparavant, Heng avait réussi à manœuvrer son appareil de combat juste à temps et à présent, il fuyait devant la vague de néant qui le poursuivait. Le reste de son escadrille n’avait pas eu sa chance. Seul Wang avait aussi réussi aussi son demi-tour in extremis. Malheureusement pour ce dernier, deux minutes plus tôt, il s’était fait happer par… la chose.

Ce qui se passait était incompréhensible : Il n’y avait ni bombes, ni explosions, ni machines de guerre en face. Simplement, tout s’arrêtait d’un coup. Les lumières des villes s’éteignaient, les postes de radar, les émissions de radio, militaires ou civiles, se fondaient dans un silence terrifiant. Les avions pris dans la zone morte, tombaient et faisaient des fleurs de feu sur le sol, sans même que les pilotes ne puissent s’éjecter.

A présent poussant son appareil au maximum, Heng parvenait à mettre un peu de distance entre lui et le phénomène. Il survolait des villes, des villages, des milliers et des milliers de gens qui, d’une seconde à l’autre, allaient à leur tour tomber victimes de cette chose sans nom. Devant lui, de plus en plus proche, il y avait Chongqing et des millions d’innocents dont sa femme, sa fille, ses parents et ses amis. Heng avait juste assez de carburant pour atteindre la ville et s’y poser. Mais, il le savait, il n’aurait jamais le temps de manœuvrer avant que la chose ne le rattrape. Il ne verrait plus jamais les siens. Lui, mourrait en haut tandis que les autres mourraient en bas, si proches les uns des autres et pourtant si loin.

Trois heures auparavant, tout allait encore parfaitement bien. Son service était terminé. Confortablement installé chez lui, dans son canapé devant la télé, sa fille endormie sur ses genoux, Heng regardait un bon film. Il était jeune, talentueux, apprécié par sa hiérarchie. Il avait une femme magnifique, une fille adorable, une situation des plus enviables. Et puis, le téléphone avait sonné et il avait dû y aller. Il avait à peine pris le temps de confier la petite à sa mère. Il ne les avait même pas embrassées.
L’armée toute entière avait été mise en état d’alerte maximum. C’était quelque chose de pire que le pire qu’ils aient jamais redouté. Pire que le Japon, que les Etats-Unis ou même qu’une coalition mondiale. Personne ne savait exactement ce que c’était et à vrai dire, à l’heure qu’il était, même poursuivi par cette chose depuis de longues minutes, Heng ignorait toujours ce qui se passait exactement.
Mais c’était grave. C’était le néant. C’était la mort.

On disait que l’Australie et que le Japon avaient disparu en même temps. Mis en alerte, les appareils de l’armée populaire avaient décollé, chargés de missiles, de balles, de leurres… prêts au pire des combats.
Mais celui-ci n’avait jamais eu lieu.
Les avions étaient tombés comme arbres secs sous un vent d’ouragan. Les stations, les villes et les bases s’étaient éteintes les unes après les autres. L’escadrille de Heng avait été envoyée à l’Est pour combattre et, sans avoir pu arrêter, toucher ou même identifier leur ennemi, elle était devenue ce que les autres étaient devenues avant elle : un souvenir qui s’estompait déjà.

Le voyant de carburant se mit à clignoter. Devant Heng, Chongquing étalait ses lumières comme une guirlande de mariage. Le pilote au jugé estima qu’il avait pris une minute trente environ d’avance sur le phénomène mais c’était insuffisant pour se poser, pour retrouver sa famille et les serrer dans ses bras. Alors, il appuya sur les gaz et son manche à balai et fit demi-tour. Ses moteurs hurlèrent et son appareil se retourna avant de reprendre gracieusement une nouvelle trajectoire, droit vers l’Est. En face de lui, le monde semblait encore normal. Des villes et des villages, de plus en plus espacés à mesure qu’on s’éloignait de la métropole, égayaient la nuit.
Heng savait que la chose arrivait face à lui. Il se jeta vers elle avec autant de hargne qu’il avait mit de précipitation à la fuir. Il enclencha le mode combat puis, sans viser, lâcha tout ce que son appareil contenait de bombes. Un mur de néant s’approchait de lui et encore plus vite, se jetait sur ses missiles. Aucun n’explosa. Toutes les munitions, les bombes les plus perfectionnées et les plus dangereuses disparurent du radar de Heng comme tout le reste : sans même un soupir de protestation.
En hurlant de rage, de tristesse et de peur à la fois, le capitaine chinois les suivit dans le néant. Une minute et dix-huit secondes plus tard exactement, Chongqing s’éteignait.

20 mars, Paris, 17h00

Natacha Agueil était devenue, à quarante-quatre ans, la première femme élue à la présidence de la République Française après une carrière politique éclair.
Ses admirateurs l’appelaient « Mère Thérésa », à cause de l’habitude qu’elle avait prise de reverser quatre-vingt-dix pour cent de ses indemnités d’élue aux hôpitaux et des visites hebdomadaires qu’elle s’astreignait de faire aux accidentés des routes. Depuis qu’elle était à l’Elysée, elle avait même décidé de prêter son appartement à une association d’aide aux sans-abris.
Ses opposants, eux, préféraient l’appeler « le Tank » à cause de la réputation qu’elle avait, de foncer à travers tous les obstacles et d’avancer malgré les résistances ou les ennemis qu’il fallait écraser.

Ce soir-là, le Tank était à l’arrêt, et la présidente, hagarde, semblait avoir pris dix ans en un peu moins d’une heure. A mesure que le soir tombait, Natacha se ratatinait sur elle-même. En face d’elle, à l’accabler de nouvelles toujours plus alarmantes, les militaires et les scientifiques se succédaient sans cesse.
Après la Corée du Sud, toute la côte Est de la Chine avait baissé le rideau. Les avions envoyés en reconnaissance sur place étaient tombés, souvent sans même avoir le temps d’émettre un message. Quelques rares pilotes avaient pu faire demi-tour et communiquer quelques secondes avant de se faire rattraper par cette chose qui arrivait de l’Est, mais aucun n’avait pu donner de description de l’ennemi. L’information la plus précise avait été celle lancée par un capitaine chinois et donnait quelque chose comme : « Putain, y’a plus rien derrière ! C’est le néant ! C’est le néant ! »
L’Indonésie, le Sud Est asiatique semblaient aussi avoir été rayés de la carte. L’Australie aussi avait fini par disparaître totalement.

— Mais qu’est-ce qui se passe, bon Dieu ! avait gémi la présidente.

De l’autre côté de la planète, les nouvelles n’étaient guère plus rassurantes. Les Américains avaient les yeux braqués sur l’avancée de l’indescriptible ennemi. Leur armée était en alerte maximum, prête à fondre, arme nucléaire en tête, sur le premier adversaire palpable qu’on leur mettrait devant les yeux. Tous leurs avions tournaient au dessus de leur territoire, armés jusqu’à la gueule de missiles de toutes sortes. Les quelques appareils qui étaient partis en reconnaissance, depuis Hawaï vers les zones sinistrées, s’étaient évaporés sur un méridien, un peu à l’Est de la ligne de changement de date.
Les Américains avaient arrêté de soupçonner les Chinois à l’instant où ceux-ci avaient disparu de la carte. Par défaut, ils avaient alors braqué leurs fusées intercontinentales sur les Russes… même si leur territoire se faisait absorber dans l’obscurité d’Est en Ouest à toute vitesse. L’aviation russe, lancée en vagues successives contre le front de silence qui avançait vers la capitale, se faisait décimer. A chaque minute qui passait, de nouveaux rapports confidentiels arrivaient à l’Elysée faisant état de nouvelles pertes d’appareils sans explications. Toujours plus à l’Ouest.

Une caméra thermique placée sur un satellite avait eu le temps d’envoyer un seul cliché avant de s’éteindre. Sur cette image, qui passait de main en main depuis plus de dix minutes, on voyait une baisse dramatique des sources de chaleur à l’Est du front, mais pas l’ombre d’une explication de ce qui la provoquait : Pas de trace d’explosion, pas de rayons… rien de reconnaissable.

Natacha se leva et alla aux fenêtres.

— Ça ne peut pas être un virus informatique ? gémit un ministre. Un virus qui fait tomber en panne tout ce qui passe à portée de lui ? Ou dès qu’on passe à minuit pile ?
Natacha releva la tête. L’idée paraissait viable… et rassurante. Un des scientifiques encore présent, de ceux qui ne semblaient plus servir à grand-chose depuis une demi-heure de rapports répétitifs, secoua la tête :
— Ça va trop vite ou pas assez vite. Tokyo et Séoul sont sur le même fuseau horaire mais sont tombées à une demi-heure d’intervalle environ.
Combien de kilomètres entre les deux ?
Mille cent cinquante kilomètres environ.
— Bordel ! gronda la présidente. Ça va à une vitesse folle. A ce rythme-là… ?
Elle n’acheva pas sa phrase. Tout le monde comprit pourtant la question.
— Ça sera chez nous à minuit, calcula l’expert. Quoi que ce soit, ça avance à la même vitesse que la rotation de la Terre.

Le téléphone de la présidente se mit à sonner. Sur l’écran de la petite machine, le nom du premier ministre apparut. Natacha leva un index impérieux pour demander le silence et décrocha.

— Natacha ? C’est Philippe. Je sais que tu dois être très inquiète en ce moment… Mais ne t’en fais pas ! J’ai pris sur moi de faire ce qu’il fallait !
Elle fronça les sourcils.
Il était de notoriété publique que les deux têtes de l’exécutif se détestaient. Mais jusqu’ici le vieux ténor du parti et la jeune égérie des foules avaient réussi à travailler ensemble.

— Je viens d’arriver au bunker de Taverny, expliqua le premier ministre. Il y a déjà avec moi les députés de la majorité… Enfin la plupart… On fait venir les familles et j’ai déjà envoyé les hélicoptères pour venir vous chercher à l’Elysée.

Natacha hoqueta de surprise.

— Attends ! Mais comment tu as décidé ça ? Tu sais ce qui se passe ?
— Il faut prendre nos précautions, Natacha ! Notre devoir est de protéger les institutions quoi qu’il arrive.
— Tu veux protéger tes fesses, surtout, oui !
— Pas d’hystérie, s’il te plait ! Je fais ce qu’il faut !

Le rouge monta aux joues de la présidente. Elle tourna une fois sur elle-même, tenta de respirer puis, céda à la colère et commença à crier.

— BORDEL ! Philippe ! On ne sait pas ce qui nous arrive dessus ! On ne sait pas comment protéger les gens ! On ne sait pas comment répliquer !… Là, devant le portail de l’Elysée, y’a déjà une meute de journalistes : Si tu fais poser des hélicoptères et que tu nous fait évacuer, qu’est-ce qu’ils vont s’imaginer ? Quelle panique, tu vas créer ?
— Notre devoir est de protéger… commença à répéter le premier ministre, borné.
— Nos institutions ! Je sais.
— Sois raisonnable ! Viens te mettre à l’abri.

Natacha se calma puis, d’une voix très calme, elle reprit.

— Passe une bonne nuit dans ton bunker Philippe. Et demain à la première heure, je veux ta lettre de démission sur mon bureau.

Cette fois ce fut le premier ministre qui explosa de colère.

— Ne me fais pas ça, Natacha ! Je te préviens ! J’ai l’assemblée avec moi ! Tu vas le regretter !
— Alors, je dissoudrai l’assemblée. Bonne nuit.

Elle raccrocha. Puis toujours très calme, froide, elle se tourna vers tous ceux qui se trouvaient dans la pièce et qui avaient assisté, médusés, à l’échange téléphonique.

— Comme vous l’avez sûrement entendu, il y a des hélicoptères qui vont venir vous chercher pour vous amener à l’abri. Pour ceux qui choisiront de partir, n’oubliez rien derrière vous. Il n’y aura pas de retour possible.
Quinze ans plus tôt, matin du 2 février, Paris.

Natacha entrouvrit péniblement un œil puis le referma. La lumière grise de l’appartement lui avait appris qu’il était encore bien trop tôt pour le réveil. Surtout après s’être couchée, comme elle, à trois heures du matin.
La sonnette retentit de nouveau. Puis, tout de suite après, une nouvelle fois encore.

Natacha soupira et comprit deux choses : la première était que ce qui l’avait sortie de son sommeil était sans aucun doute cet importun et son premier coup de sonnette. La deuxième, qu’elle ne pourrait pas se rendormir avant de l’avoir éjecté.
Elle regarda son réveil. Il était huit heures.
— Bordel ! grogna-t-elle en se levant.

Elle enfila au passage, par dessus sa nuisette, un des immenses tee-shirts informes que Thierry, son compagnon, laissait toujours traîner partout. Au pied du lit, l’image dans le miroir lui renvoya l’image d’une jeune femme mince, élégante et très belle malgré les cernes et les plis de l’oreiller imprimés sur son visage. A l’époque personne ne la connaissait. Elle n’avait jamais ne serait-ce qu’imaginé faire de la politique et même, bien souvent ne votait pas aux élections.
Natacha, encore endormie, serpenta dans l’appartement en désordre, alla jusqu’à l’entrée, non sans avoir craché encore un « bordel » rageur à l’encontre de celui qui la tirait ainsi du sommeil.
Derrière la porte, ce matin-là, deux policiers l’attendaient, se dandinant d’un pied sur l’autre, l’air plus embarrassés que compatissants. Avant même qu’ils ne commencent à parler, elle avait déjà compris ce qu’ils venaient lui dire.

— Vous êtes Natacha Agueil ? L’épouse de monsieur Thierry Dellin ?

Elle n’était pas mariée à Thierry. Et, elle l’apprit ce matin-là, à cause d’une route humide, d’un conducteur ivre et de beaucoup de malchance, cela ne pourrait jamais arriver. Il n’avait pas souffert lui assura-t-on.

Beaucoup de choses naîtraient de ce matin-là : son engagement acharné dans la sécurité routière pour les victimes des accidents, ce combat d’abord associatif puis politique qui la mènerait si vite, si loin.
Beaucoup d’autres choses, aussi moururent le même jour que Thierry Dellin, médecin urgentiste, sculpteur de ballons pour enfants malades à ses heures perdues, amateur de bons vins et de fromages pourris : des rêves, des projets… mais jamais le souvenir qu’elle gardait de lui.

20 mars, I.S.S., quelque part au dessus de l’Océan Indien. 17h30 (heure de Paris)

Tout l’équipage de la Station Spatiale Internationale – deux astronautes américains, trois cosmonautes russes et un milliardaire saoudien – se pressait devant les hublots du module d’habitation, pour scruter la nuit.
En dessous du frêle esquif, les passagers ne voyaient encore que le sud de l’Océan Indien, plongé dans le noir. Mais au loin, allaient se profiler les côtes de l’Ouest de l’Australie. Le rapport des hommes placés le plus haut au dessus du sol – à 400 km d’altitude – était guetté par une foule d’autres cachés de plus en plus profondément en dessous, dans des bunkers aux Etats-Unis, en Russie et ailleurs. Les reporters de l’extrême glissaient lentement, dans le calme de l’espace, vers les zones disparues, incapables même s’ils l’avaient voulu, de faire demi-tour.

— Toujours aucune lumière en vue, signala le capitaine.
C’était plutôt rassurant. Un feu nucléaire aurait déjà pu être visible de là où ils étaient. Une multitude de rayons lasers extraterrestres, que certains commençaient à envisager, se seraient vus aussi, sans doute.

— C’est peut-être tout simplement Dieu qui descend sur Terre. chuchota Iouri, un cosmonaute. Il avait glissé inconsciemment sa grande main pâle dans celle, petite et noire de l’astronaute Pamela Freeman. Ils étaient tous les deux originaires de Géorgie : Iouri, dans un village au bord de la Mer Noire, Pamela, à Savannah, dans le Sud des Etats-Unis. Deux Géorgies différentes dans deux coins éloignés du monde, deux profils résolument différents et, depuis cette mission, un seul amour.
Pourtant à toutes sortes de situations terrifiantes, de la descente dans l’atmosphère à bord d’un appareil en flammes à la prise d’otages à bord de l’ISS, ils tremblaient devant l’obscurité banale, qui se déroulait devant leurs yeux. Le scénario de ce jour-là n’avait été prévu par aucun manuel.
— Et comment on va faire pour redescendre sur Terre si c’est la guerre en bas ? demanda le milliardaire saoudien.
— Si c’est la guerre nucléaire en bas, je ne sais pas si j’aurai envie de redescendre… murmura Pamela.
— Et sans ravitaillement, combien de temps on tiendra ? demanda, grognon, le milliardaire.
Avant que quelqu’un ne pense à répondre, quelque chose se leva devant eux, au delà de la courbure de la Terre. Une étoile nouvelle, belle, gigantesque, entourée d’un panache de rayons dorés, avait éclos dans le ciel profond du cosmos et trônait à présent au milieu de la constellation de la Carène. Sous cette lumière hypnotique, une sorte d’irisation verdâtre courait sur les nuages comme un tapis d’éclairs minuscules.
« Qu’est-ce que c’est que… »
Cette nouvelle question n’eut même pas le temps d’être prononcée en entier. Les questions de la guerre, du ravitaillement et même de la nature de ce qui s’était passé devinrent secondaires. Moins d’une respiration plus tard, tout l’équipage de l’ISS était mort.

20 Mars, Paris, 18h00
Natacha se rassit, très droite, dans son fauteuil et, d’un petit geste du menton indiqua qu’elle était prête. De l’autre côté de la pièce, Marie-Laure Darin, secrétaire d’état à la fonction publique, parmi les rares à avoir choisi de rester avec la présidente, ouvrit la porte et fit entrer les journalistes.
L’immense majorité des autres, les politiciens, les scientifiques et les militaires, était partie depuis une demi-heure, dans les hélicoptères envoyés par le premier ministre. Certains s’étaient excusés. La plupart s’étaient contentés de détourner le regard au moment des au-revoir.

Au cours de la dernière heure, Natacha avait tenté tout ce à quoi elle avait pu penser.
Elle avait prévenu les hôpitaux et les transports que le courant risquait d’être coupé à minuit ce soir-là et qu’il fallait prendre toutes les dispositions dans ce sens.
Elle avait exigé que toutes les centrales nucléaires stoppent le plus rapidement possible tous leurs réacteurs. Elle avait encore mis tous les services de secours en état d’urgence et achevé de fermer l’espace aérien français. Elle avait ordonné une vaste campagne de mise en sûreté des trésors nationaux et données sensibles.
Enfin, après avoir soupesé le risque de la panique, elle avait décidé de communiquer : depuis le départ de la meute des lâches en hélicoptère, les gens étaient déjà inquiets. Autant leur donner les bonnes raisons de l’être.

Une dizaine de journalistes firent leur entrée dans le salon doré. La plupart semblaient intimidés et surpris. Tous étaient tendus. Tous savaient qu’il se passait quelque chose de très grave.
— Je vais faire vite, expliqua Natacha alors même que tous les invités n’étaient pas encore entrés. Nous n’avons pas beaucoup de temps. Voici la situation : depuis quelques heures, quelque chose se passe à l’Est et nous perdons le contact avec de plus en plus de régions et de pays. On ne sait pas précisément ce qui se passe dans les zones touchées. On ne sait pas ce qui arrive aux gens qui s’y trouvent. Mais, au delà d’une certaine ligne, plus rien ne fonctionne et plus personne ne répond. Cette ligne avance. Très vite. Et selon toute vraisemblance, elle nous atteindra vers minuit ce soir.

Il y eut deux secondes de silence massif, brut et pesant. Puis les questions se déchaînèrent. A la plupart, Natacha n’avait pas d’autre réponse à proposer qu’un « je ne sais pas » plaintif.
Elle donna la liste des pays touchés, liste qui continuait de s’allonger : L’Inde commençait à son tour à perdre contact avec la partie Est de son territoire.
Elle leur parla des avions qui tombaient, de la perte de contact avec l’ISS après cette dernière question mystérieuse et inachevée : « Mais qu’est-ce que… ».
Elle leur expliqua le différend qui l’avait opposée au premier ministre.

— Ecoutez, finit-elle par reprendre. Ce qui arrive nous échappe totalement. Peut-être qu’on s’en fait pour rien et qu’il ne s’agit que d’une panne momentanée. Peut-être que demain, nous nous réveillerons en riant de ce qui nous fait si peur aujourd’hui… Mais il est également possible qu’il n’y ait pas de « demain ». J’ai hésité à vous faire venir et à vous donner toutes ces informations. Mais je pense que les gens ont le droit de savoir, qu’ils ont le droit de passer cette soirée auprès de leurs proches, de leur dire qu’ils les aiment… On ne dit jamais assez « je t’aime » aux gens qu’on aime…

Sa voix se brisa sur la dernière phrase. Une larme coula sur sa joue pâle. Elle ferma les yeux et, en silence, se laissa aller à pleurer. Devant elle, les journalistes, comprenant que la conférence était finie, un à un, en grand silence, s’en allèrent porter les nouvelles.

Neuf ans plus tôt, soir du 7 décembre, Paris.
Ce soir-là aussi, Natacha avait versé une larme. Tandis que, devant elle, passaient les avocats de la partie adverse, aux sourires arrogants et condescendants, qu’à ses côtés, son amie, pourtant dans son bon droit, pleurait à chaudes larmes sa cause perdue, Natacha se laissa aller. Les poings serrés, le dos droit et la tête tournée pour que l’on ne voit pas sa faiblesse, elle s’accorda une larme. Une seule.

Après la mort de Thierry, Natacha avait passé beaucoup de temps auprès d’autres victimes d’accidents de la route et de leurs proches. Elle avait eu besoin de parler, de partager et d’écouter. Très vite, elle s’était rendue compte que beaucoup de ces pauvres gens autour d’elle, en plus d’avoir perdu un proche ou l’usage d’une partie de leur corps perdaient encore beaucoup lorsque les assurances calculaient les sommes qu’elles allaient leur allouer en dédommagement.

Au tout début, Natacha avait simplement voulu vérifier pour une amie qui venait de perdre son fils si cet avis donné par l’expert était vraiment le meilleur. Puis elle avait voulu conseiller d’autres personnes. De fil en aiguille, elle avait consacré ses nuits et ses week-ends à apprendre le Droit.
Elle avait vendu l’entreprise d’import-export qu’elle avait montée auparavant et repris ses études. En à peine plus de deux ans, elle avait validé son Master et un an et demi plus tard, elle prêtait serment.

Un mois après, ce 7 décembre-là, elle perdait son premier procès contre une assurance.

Bien sûr, elle était seule contre tout un cabinet de vieux renards du barreau. Mais elle ne se le pardonnait pas et elle ne pardonnait pas à la justice de son pays.
— Si tu veux des cours particuliers, on fait ça quand tu veux, mignonne ! avait craché un des avocats obèse, chauve et ridé de la partie adverse en passant à sa hauteur.
Natacha l’avait laissé passer sans répondre et sans lui accorder un regard.
— Morue ! avait encore jeté l’autre en s’en allant.
Elle s’était penchée pour consoler son amie.
— On fera appel. On se battra. On te rendra justice ! avait-elle promis.
— Madame ? avait appelé une voix douce.
— Quoi encore ! avait crié Natacha en se retournant, en colère.
Face à elle, un vieil homme en costume clair et à la barbe blanche leva deux mains en signe de reddition.
— Pardon ! Ce n’est pas le bon moment… Mais je voulais vous dire que j’ai réellement beaucoup apprécié votre plaidoirie.
— Tant mieux. Enfin… Merci ! Dommage que le juge n’ait pas été de votre avis.
— Oui. Il y a des choses à changer dans ce pays. J’aime vos idées et votre façon de voir. Nous cherchons des gens comme vous…

Il lui tendit une carte.

— Vous êtes quoi ? Un cabinet de recrutement d’avocats ?
— Non. Je me présente. Vincent Byer, député de Paris. Et, comme je vous le disais, mon parti a besoin de gens comme vous.

Ce fut ainsi que Natacha entra en politique.

20 Mars, Est de Iekaterinbourg, Russie. 23h59 heure locale.
Les bombardiers Tupolev de l’armée russe ne fuyaient pas que le phénomène. Ils fuyaient ce que leurs dirigeants avaient pensé plus gros et plus fort encore : la déflagration, juste devant le mur qui avançait, de la plus puissante bombe nucléaire de l’arsenal russe.
La bombe choisie était la grande sœur de la Tsar Bomba, l’impératrice de toutes les bombes, dont l’éclair avait été vu à plus de mille kilomètres. C’était le missile SATAN 2, capable de rayer de la carte un état comme le Texas ou la France dans une seule déflagration et, pour un certain nombre de conseillers et de décisionnaires bien enterrés dans un bunker au dessous de Moscou, la dernière chance de briser l’avancée de « l’ennemi ».
Il y aurait des milliers de morts, même dans cette région peu peuplée qu’on n’avait pas pris le temps d’évacuer. L’explosion condamnerait de façon certaine et pour très longtemps, un immense espace au milieu de l’Etat russe. Mais habitués aux sacrifices extrêmes, à la technique de la terre brûlée déjà utilisée contre Napoléon, les Russes n’avaient pas hésité bien longtemps : aucun ennemi, quel qu’il soit, ne pouvait traverser indemne une région atomisée par un missile de la taille de celui qu’ils avaient choisi. Ils étaient sûrs de leur coup.

Derrière l’escadrille, un éclair aveuglant éclata, puis un autre, puis un autre encore. Un horizon de mille soleils s’alluma dans la nuit russe, un phare, aussi brillant que la lumière émise par une petite galaxie, s’alluma pour conjurer l’obscurité qui s’avançait. Il gonfla dans l’air surchauffé, s’étala comme une tâche rouge et s’éleva très haut dans le ciel. Dans leurs sièges, à plus d’un kilomètre sous la terre, alors qu’ils contemplaient le spectacle de leur propre pays dévasté par une bombe nucléaire, les dirigeants trépignèrent de joie.
Le capitaine de l’escadrille de bombardier prit la parole pour confirmer ce que chacun pouvait voir sur les écrans.
« Largage réussi. Cible atteinte. »

Le président russe ouvrit la bouche puis la referma aussitôt. Le sourire qu’il avait eu l’instant d’avant venait d’être amputé. Toute l’escadrille des Tupolev venait de disparaître de leurs radars. En ligne droite entre la bombe, dont le champignon continuait de s’étaler dans le ciel russe, et Moscou soudain tétanisée, le phénomène était passé. Il avait avalé les avions et continuait sa route, nullement ralenti ou dévié par l’explosion nucléaire.

— Merde, c’est quoi ce truc ? marmonna un militaire quelque part dans le bunker.
Un ministre murmura la réponse qu’il croyait juste.
— La fin du monde !
Le mur du néant fondait à pleine vitesse sur Moscou. Rien ne l’arrêterait plus désormais. C’était une certitude absolue.

20 mars, Paris, 19h30

Natacha avait retrouvé son sang-froid. Les yeux rougis malgré tout, les mains un peu tremblantes, elle lut aux personnes restées avec elle, dans le salon de l’Elysée, les informations transmises par les Russes sur leur tentative ratée d’arrêter le phénomène.

— Et à la fin, ils nous bénissent tous ! conclut-elle. Et ils nous recommandent à Dieu.

Un long silence flotta sur la salle. Aux côtés de la présidente, restaient deux membres du gouvernement et une scientifique qui avaient choisi de ne pas prendre les hélicoptères. Un journaliste de la presse écrite les avait rejoints depuis la conférence de presse improvisée et avait lui aussi choisi de rester, comme correspondant. Il téléphonait de temps à autres à sa rédaction pour donner les dernières informations et les dernières décisions. Après la lecture du communiqué des Russes, il se leva encore une fois pour appeler.

— Bon, reprit Natacha après un moment. Essayons de procéder rationnellement. Encore une fois : qu’est-ce que ça peut-être ?
— On sait de plus en plus de choses, commença Arthur Munsch, ministre du travail. On sait que c’est un phénomène qui avance sur l’ensemble du globe, du pôle Nord au pôle Sud, à la vitesse de la rotation de la Terre. C’est à dire que c’est une ligne de front de 20.000 kilomètres qui avance, à l’équateur, presqu’à 1.700 kilomètres à l’heure. Ça ne fait pas d’explosion, pas de lumière…
— Derrière, on ne sait pas ce qui arrive aux gens… Mais tout s’éteint instantanément, continua Lucie Baron, une petite scientifique blonde à grosses lunettes.
Elle avait insulté le reste de son équipe lorsque ceux-ci s’étaient précipités vers les hélicoptères.
— Est-ce qu’on peut encore espérer qu’il ne s’agisse que d’une grosse panne  généralisée, demanda Natacha. Et que les gens, derrières soient… vivants ?
— On peut, répondit Lucie en réajustant ses lunettes. D’ailleurs, ce silence total et brutal, ça ressemble beaucoup à un problème technique. Si quelque chose tuait tous les gens derrière la ligne, on continuerait à avoir le retour de choses qui fonctionneraient encore : des serveurs, des appareils autonomes… Alors qu’une IEM, par exemple, ça pourrait ressembler à ça.

Le journaliste coupa son téléphone et revint se poser à la table.
— Une IEM, c’est quoi ? demanda-t-il.

Il s’appelait Ludovic Grondin. C’était un jeune homme réunionnais d’une trentaine d’années, brun, sportif, souriant qui, malgré la situation, cherchait à rester optimiste. Il élargit encore son sourire pour s’adresser à la jolie et jeune scientifique.
— IEM : Impulsion Electro Magnétique, expliqua celle-ci. C’est une décharge de rayons gamma qui met hors service tout ce qui est électrique et électronique.
— C’est pas ce truc qu’on voit dans Ocean’s Eleven ? insista le journaliste.
— Oui… enfin en gros. Une IEM ne fait pas que couper un instant les systèmes, comme dans le film. Elle les détruit irrémédiablement. Ce qui pourrait expliquer pourquoi, alors que ça fait plusieurs heures que nous avons perdu le contact avec certaines régions, on soit toujours sans nouvelles… Je veux dire, si ça avait été une simple panne, même avec un groupe électrogène et un vieil émetteur à ondes courtes, on aurait dû pouvoir avoir des nouvelles.
— Sauf s’ils sont tous morts là-bas, fit remarquer sinistrement le ministre du travail.
Natacha tourna un regard de reproche vers Arthur Munsch. Bien sûr, il n’avait fait que formuler tout haut ce qu’ils avaient tous pensé tout bas. Mais, même si c’était injuste et elle s’en rendait compte, elle lui en voulait de saper les espoirs auxquels ils pouvaient encore s’accrocher.
— Le problème de l’hypothèse de l’IEM, reprit Lucie de son côté, c’est que pour en obtenir une, il faut une explosion nucléaire en haute altitude… et l’effet reste localisé. Je ne suis pas une spécialiste du domaine mais là : avec toutes les régions touchées, avec la vitesse à laquelle ça avance… ça me semble impossible. Vous imaginez le nombre de bombes qu’il faudrait ? Personne n’a les moyens de faire ça !
— Et des extra-terrestres ? demanda Marie-Laure Darin, la secrétaire d’Etat.

La scientifique haussa les épaules.
— Franchement, au point où on en est… ça, ou le jugement dernier… pourquoi pas ?

Un nouveau silence glacial accueillit la dernière possibilité. Ludovic, le journaliste, en perdit son sourire optimiste.
— Je… Je vais téléphoner au journal. On va chercher un spécialiste de l’IEM pour voir s’il peut nous en dire plus.
— J’appelle le bunker, continua Natacha. On verra ce qu’ils en pensent.
— Je vais prier, murmura Marie-Laure, la secrétaire d’Etat.

20 mars, Île de la Réunion, 00h00

Le silence et l’obscurité tombèrent d’un seul coup. La luxueuse voiture d’Yves Mardalingom cala dans la côte après un petit clic, quand l’auto-radio, les lumières du tableau de bord, les phares et le moteur s’éteignirent en même temps. Avec le peu d’élan que lui laissait la montée, le conducteur, parvint, in extremis, à se garer sur le bas-côté.
— Languette ton m…
Yves étouffa le juron créole qui lui était venu, et tenta, d’un geste rageur, de relancer le moteur en tournant la clé dans le contact. Sa voiture, une puissante Audi flambant neuve, n’avait, selon lui, pas droit à la panne. Puis, par réflexe, il leva les yeux de son tableau de bord. Ce qu’il vit le figea. Lentement, les mains un peu tremblantes, sans quitter des yeux le paysage, il ouvrit la portière et sortit de son véhicule.
Yves se trouvait alors sur la route tout en épingles à cheveux qui quittait Saint Denis, le chef-lieu, escaladait une falaise à pic et menait au village de « La Montagne ». De cette route, la vue sur la ville en contrebas était imprenable.
Yves connaissait cet itinéraire par cœur et, depuis longtemps, le paysage illuminé des nuits, pourtant magnifique, sujet de milliers de photographies et de cartes postales, le laissait froid. Pour la première fois depuis des années, il le redécouvrait complètement changé. Cette nuit-là, l’obscurité était complète. Les lumières des rues, des maisons et des voitures, s’étaient toutes éteintes. La vague rumeur qui remontait ordinairement de la ville, bruit des moteurs, klaxons, notes de musiques échappées d’une sono trop forte, s’était tue. Aussi loin que portait le regard, les terres pourtant grouillantes de vie, de maisons, de quartiers et de routes toujours encombrées étaient plongées dans le noir absolu.
Mais le plus impressionnant à voir se trouvait dans le ciel : la voute étoilée, qu’aucune lumière parasite ne cachait plus, s’étalait comme un tapis chamarré des milliers d’éclats d’étoiles aux teintes variées. Tout en haut, flottait la lune, à demi pleine seulement et qui pourtant, paraissait plus grosse qu’à l’ordinaire.

Et puis, il y avait la chose.

Au Nord-Est, juste au dessus de la ligne noire de l’océan, un astre curieux s’était levé. C’était une étoile aux formes floues, entourée d’un panache de lumière doré. Aussi lumineuse et large que la lune, l’étoile donnait à la nuit une teinte curieuse et anormale, plus proche de celle d’un jour très gris de mauvais temps que de celle bleutée des soirs tropicaux.
— Seigneur, Marie, Joseph…

A ce moment, un fracas de tôles et de métal interrompit sa prière et le fit se retourner.

Quelques secondes auparavant, à l’instant où Yves tombait en panne, Alexandre Lenouveau, un virage plus haut et dans le sens de la descente, rencontrait le même souci. Mais, pour lui, en plus du moteur, de l’autoradio et du téléphone portable, un problème, infiniment plus grave, s’était présenté : son peacemaker, installé un an plus tôt, avait aussi cessé de fonctionner au même instant.
Alexandre, foudroyé, s’était effondré sur le volant et son énorme 4X4, laissé sans pilote, avait donc continué à descendre la pente, poussé par son élan et la gravité. Au bout de la courte ligne droite, le véhicule s’était écrasé contre le muret de pierre dans ce fracas monstrueux qui avait fait sursauter Yves, vingt mètres plus bas.
Ensuite, ce qui n’était déjà plus qu’une carcasse de métal tordu renfermant un cadavre, rebondit contre la pierre, retourna sur la route et se mit à rouler en tonneaux, cette fois pile en direction d’Yves.
Ce dernier eut le temps de penser encore à une dernière prière avant d’être fauché par la tonne de métal en furie lancée sur lui, puis de passer au dessus du parapet.

Cinq ans plus tôt, 2 février, Paris

Natacha soupira, passa ses mains dans ses cheveux puis s’essuya le visage.
— Je ne sais pas quoi dire, Vincent.
— Alors dis oui ! sourit le vieil homme en face d’elle.

C’était lui qui, quelques années plus tôt avait repéré Natacha au prétoire, lui, qui l’avait fait entrer dans le conseil municipal de la mairie du Premier arrondissement.
C’était encore lui qui avait su la mettre en avant dans le parti et l’avait imposée comme sa remplaçante à l’Assemblée. Les autres vieux cadors qui lorgnaient la place avaient grincé des dents. Beaucoup d’entre eux, avant et après ça, avaient essayé de la rabaisser ou de lui tendre des pièges. Plus nombreux encore avaient été ceux qui avaient essayé de la mettre dans leur lit… Aucun n’avait réussi.
Vincent, lui, n’avait rien demandé pour l’aide, le soutien et la protection qu’il lui avait apportés à tout instant… Jusqu’à ce soir-là où il lui avait demandé de représenter le parti à l’élection présidentielle.
— Pourquoi moi ? demanda-t-elle.

Vincent Byer sourit encore et garda un moment le silence. Ils avaient dîné tous les deux dans le vaste et luxueux salon du vieux politicien, dans un immense appartement de boiseries et d’or fin. Ils avaient bien mangé et plaisanté longtemps, comme à leur habitude, sur les tares des collègues du parti et les derniers ragots des couloirs de l’Assemblée.
Vincent reposa la petite fourchette d’argent dans l’assiette de son dessert terminé, s’essuya les lèvres et daigna enfin répondre :
— Déjà, de nous tous, tu es celle qui a la meilleure image dans les sondages. Celle qui a le plus de chances.
— Les sondages, ça va, ça vient…
— Ensuite et surtout, parce que tu crois en ce que tu fais. Tu n’es pas là pour un poste, pour l’argent ou pour le pouvoir… Tu es là pour les gens !
— Justement ! Je ne vais pas me battre pour le poste ! On sait très bien comment ça se passe, Vincent : pour gagner la présidentielle, il faut faire des arrangements, il faut faire des concessions, des alliances… Et je ne sais pas faire ça !
— Je le ferai pour toi. Comme toujours.

Natacha s’était levé. Elle avait marché de long en large dans ce grand salon, balançant entre deux instincts : celui de sa survie qui la poussait à s’en aller en claquant la porte… et l’autre, l’instinct de combat, l’envie d’en découdre, qui la retenait encore.
— Natacha, avait expliqué tout doucement Vincent en allumant un de ses cigares, gagnons du temps et accepte. Tu sais comment tu es : tu n’as déjà plus le choix. Si tu refuses cette offre, pendant les cinq ans à venir, quel que soit le président qui sera au pouvoir, quelles que soient ses décisions, quels que soient les événements qui nous frapperont et qui seront gérés par d’autres… Tu t’en voudras d’avoir refusé mon offre. Si un abruti, un danger public s’installe au pouvoir suprême, tu t’en sentiras responsable. Si un événement grave arrive… tu t’en voudras de ne pas pouvoir aider les gens.

Natacha recula. La colère, un instant, empourpra ses joues.
— C’est de la manipulation.
— Non. C’est de la politique. De la « real-politik » ! Et, tu sais quoi ? Moi aussi je t’en voudrais s’il se passe quelque chose de grave et que tu n’as pas tout tenté et tout fait pour être celle qui, au moment où on en aura besoin, prendra les décisions pour nous. Car plus qu’en tous les autres de notre parti, c’est en toi que j’ai confiance !

20 mars, Paris, 23h15

Les minutes semblaient passer plus vite à mesure que le phénomène, ou l’ennemi, approchait de Paris. Le Sud de l’Italie avait déjà disparu. Berlin ne répondait plus. Il restait à présent moins d’une heure avant que phénomène n’arrive à Paris et aucun élément concret, aucune réponse, aucun cri pour appeler à l’aide ou pour rassurer, n’était encore parvenu d’au-delà du mur du silence.
Natacha, incapable de rester assise depuis un moment, faisait les cent pas derrière son bureau, se tordant les mains et ne s’arrêtant que le temps de lire des informations sur son ordinateur.
En France, alors que minuit approchait, le pays s’égarait dans un débat étrange : au lieu de rechercher les raisons du phénomène ou de la façon d’y faire face, la presse avait fait venir tout un tas de spécialistes à l’antenne pour démontrer que toutes les perturbations observées découlaient d’une attaque de hackers ; que le problème était sérieux mais que la cyber-sécurité française saurait se défendre ; que toutes les mesures avaient été prises et qu’il ne fallait pas s’inquiéter outre mesure. Bref, qu’une fois de plus, la menace ne franchirait pas la frontière.
— C’est absurde ! s’était insurgée Lucie. On sait que c’est bien plus grave que ça !

Depuis son bunker, Philippe Cévennes, le premier ministre, était intervenu pour dénoncer les propos de la présidente et rassurer le pays. Il présentait sa démission comme sa propre décision et son refus de travailler encore avec « une hystérique incapable de gérer ses nerfs ». — De toute façon pour lui, une femme qui se défend est une hystérique et une femme qui se tait, est une idiote, avait commenté froidement Natacha.
— Il va vous poser de graves problèmes, continua Arthur Munsch. Il a tous les députés avec lui. Ça va être une guerre institutionnelle…
— Je m’en fiche ! Si demain on s’en tire avec une simple panne de courant et un simple redémarrage des serveurs, je démissionnerai avec grand plaisir. Je crois que j’ai eu mon compte de crises, ce soir.

A l’écran et dans le pays, l’opinion suivait les débats sans donner, jusque-là, l’impression de paniquer. Certains, quand même, avaient écouté les conseils de Natacha. De-ci de-là on signalait des messes de minuit, des fêtes orgiaques ou des casses de magasins. Mais cela restait très marginal.
— La plupart de ceux qui croient en vous, sont sûrement en famille à l’heure qu’il est, commenta encore Arthur.
— La plupart de ceux qui croient en moi seront très déçus de savoir que je ne fais rien ! se lamenta Natacha.
— Mais il n’y a rien à faire !
— Il y a toujours quelque chose à faire !

A ce moment, Lucie Baron, la scientifique, ouvrant la porte à la volée, revint dans le bureau, le téléphone tenu haut dans la main.
— On a une piste !
Tout ceux qui se trouvaient là se rapprochèrent de la jeune femme. Seul Ludovic, le réunionnais téléphonait dans une autre pièce.
— Ça ressemble de plus en plus à une Impulsion Electro Magnétique : j’ai eu au téléphone les gars de la Hague, l’usine de retraitement des déchets. Ils enregistrent depuis tout à l’heure une grosse montée du rayonnement gamma. Ils avaient commencé à faire le tour de leurs installations pour voir s’ils n’avaient pas une fuite quelque part mais ça ne vient pas de chez eux.
— Vous aviez dit que l’IEM, c’était impossible, objecta Arthur.
— Je sais. Mais c’est à ça que ça ressemble. Les symptômes d’abord, cette montée des gammas maintenant…
— Bon, mais c’est plutôt une bonne nouvelle, non ? demanda Natacha.

La scientifique se tourna lentement vers la présidente.
— Pardon ?
— Je veux dire, si c’est une panne… même généralisée, c’est une bonne nouvelle ! Ça veut dire que ça ne tue pas les gens. Que ça se répare…
Lucie secoua la tête.
— Oh non ! Pas une panne comme ça ! Une IEM ça ne fait pas que déconnecter les systèmes électriques, ça les détruit ! Les voitures, les ordinateurs, les téléphones, les centrales électriques, c’est mort !… Et les machines et les usines pour re-fabriquer tout ça, aussi… c’est mort ! On n’aura plus rien ! Ça va nous prendre des mois, voire des années pour relancer la machine ! On va retourner au Moyen-Âge !

Natacha pâlit d’un seul coup. A côté d’elle, Arthur, son fidèle ministre porta la main à sa bouche.

— Et ce n’est que le début, madame la Présidente ! continua Lucie. Rien que dans la région parisienne, nous sommes douze millions d’habitants. Ça doit représenter quelque chose comme vingt milliards de calories alimentaires à trouver chaque jour. Comment on fournira ça pendant des mois et des années si on n’a plus d’avions ou de camions pour transporter la nourriture ? Comment on la stocke si on n’a plus de chambres froides ? Et même… comment on la produit, si on n’a plus de tracteurs, de machines, de… ?

Elle s’interrompit, haletante.

— Et on ne saura peut-être même plus le faire ! Ça fait des années que la plupart de nos savoirs sont stockés sur des disques durs qui vont tous griller ce soir !
— Mon Dieu ! souffla Marie-Laure, la secrétaire d’Etat.
— Bordel ! grogna Natacha.
— Et j’ajoute encore quelque chose, termina Lucie en essuyant une larme. Vous avez fait arrêter les réacteurs nucléaires. C’est très bien ! Mais si on n’a pas de système de refroidissement en parfait état de marche demain et les jours suivants, ça va faire comme à Fukushima. Dans deux semaines, maximum, TOUS nos réacteurs vont exploser. TOUS les réacteurs DU MONDE vont exploser ! En même temps !

Après un moment de silence ahuri, Natacha, les yeux fermés, tremblant de la tête au pied, ponctua d’un nouveau « bordel », le compte rendu de la scientifique.
— Mais attendez ! tenta Marie-Laure. Gardons confiance. Si ça se trouve, on s’inquiète pour rien ! Vous avez dit vous même que c’était impossible que ce soit une IEM… que…
— C’est très possible ! interrompit le journaliste en entrant à son tour.

Ludovic avait tout à fait cessé d’arborer son sourire optimiste. Par l’intermédiaire de son journal, il avait pu consulter un certain nombre de spécialistes de la physique et du magnétisme.

— C’est une IEM. Mais, ça ne vient pas de la Terre : c’est une supernova !

20 mars, Paris, 23h50

Ils étaient tous sortis du palais pour regarder le ciel. Le calme et la fraicheur du jardin, la semi-pénombre et l’humidité de l’herbe étaient propices, même en cet instant terrible, à la sérénité. Pour un peu, Natacha, rompue de fatigue, aurait pu s’endormir.
Elle leva les yeux vers ce ciel obscur, sans étoiles visibles, dur, menaçant et la quiétude qui l’avait effleuré un instant s’envola, remplacé par de la terreur pure. C’était de là-haut que venait le danger qui les menaçait.

Ludovic avait tenté d’expliquer ce qu’il avait appris lui-même, Lucie, la scientifique avait comblé les trous : lorsqu’une étoile très massive, grosse comme plusieurs fois le Soleil, arrivait en fin de vie, elle explosait en ce que l’on appelait une supernova. A ce moment, elle projetait tout autour d’elle un rayonnement mortel nommé « sursaut gamma ». Plus la distance augmentait, moins ce rayon se montrait dangereux. Plusieurs supernovas avaient déjà été observées depuis l’ère électronique, aucune n’avait eu de graves conséquences. Mais si la distance entre l’étoile et la Terre était insuffisante pour dissiper dans le cosmos les effets mortels ou si l’explosion était plus forte que la moyenne, un sursaut gamma pouvait provoquer l’équivalent d’une IEM.

Natacha se souvint encore de ce que Lucie avait expliqué des conséquences : le retour au Moyen-Age, des populations affamées, aucun moyen de production, de communication ou de transport… Et au bout de cela, le risque de l’apocalypse nucléaire.
Penser que tout cela était imminent, inévitable et même, pour tout ce qui se trouvait à l’Est déjà commencé, semblait surréaliste. Et pourtant…

— Il reste deux minutes, souffla Arthur Munsch, le ministre du travail, resté fidèle jusqu’au bout.

Natacha sentit sa respiration s’accélérer. Autour d’elle, tout le monde se rapprochait. Arthur et Marie-Laure, Ludovic et Lucie, instinctivement, sans que personne ne sache qui avait eu l’idée le premier, se donnèrent la main. Natacha tendit les siennes. Elle tremblait.
Plus loin, au delà des murs du palais, les rumeurs de la ville continuaient d’arriver : bruit des moteurs, klaxons, voix… Le ciel froid baignait de cette vague lueur de l’éclairage urbain. Tout, en cette ultime seconde semblait tellement normal, que Natacha en vint à croire, à croire très fort, qu’il s’étaient tous trompés et que rien de grave n’allait se passer.

Puis, d’un seul coup, tout s’éteignit.

 

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7 Comments

  1. Léo Léo

    On se surprend à lire aussi vite qu’avance le phénomène, grâce à une écriture fluide, efficace et imagée. Bravo !

  2. Nathalie Millet Nathalie Millet

    J’adore ! Et j’ai hâte de lire la suite… 🙂

  3. Vraiment j’adore !
    Ce tour du monde, qui se termine sur la grande extinction, c’est rythmé, ça se lit vite et facilement. L’humanité y fort bien croquée 😉
    Et la révélation, si puissante dans sa simplicité, un coup de maître. Chapeau bas 🙂
    Et pour chipoter, il me semble manquer un mot dans cette phrase :
    « Pourtant à toutes sortes de situations terrifiantes, de la descente dans l’atmosphère à bord d’un appareil en flammes à la prise d’otages à bord de l’ISS, ils tremblaient devant l’obscurité banale, qui se déroulait devant leurs yeux. »
    Pourtant « préparés » ?

  4. Michel Ethève Michel Ethève

    Merci beaucoup pour vos commentaires et votre enthousiasme.
    Je suis sincèrement touché.

    • Brice Allenrand Brice Allenrand

      C’est ça le mérite.
      Quel est votre parcours ? votre formation ? Parce que la Carène ce n’est pas la Grande Ourse 🙂 certes visible à la Réunion quelques mois dans l’année !

  5. Erick Erick

    « Ethève président! Ethève président!…. » Oups pardon, il n’est pas candidat.
    Bravo monsieur Ethève pour cette suite qui continue de nous tenir en haleine. Nous voilà, lecteurs faisant bloc avec les personnages, tentant de fuir un « tsunami » qui risque bien de, tous, nous emporter. Félicitations pour le focus sur la Réunion: je m’y suis totalement retrouvé: les bons mots, le décor… Bon, j’arrête là les compliments: « trop de sucre gâte les dents » disait un auteur dont je ne retrouve plus le nom.
    Aussi, et afin de continuer notre voyage, votez, chers amis pour le texte 1.

  6. Brice Allenbrand Brice Allenbrand

    Excellent. Habitant l’océan indien j’apprécie les détails. A suivre et à partager !

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