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Ondes de choc, série de Sylvie Chaussée-Hostein

Voici « Ondes de choc », le pilote de la série imaginée par Sylvie Chaussée-Hostein dans le cadre de la seconde bataille de pilotes de 8000 Mondes. Du 8 au 21 mai, soutenez ce texte en votant pour lui. Si le texte reçoit 400 votes, la suite sera proposée en version lecture numérique. S’il arrive en tête de la bataille des pilotes, il deviendra en plus une série audio. En février, ce texte s’appelait le texte 4.

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Les chiffres rouges de la pendule à cristaux liquides du studio affichaient 03.59.48. La voix suave de Miss Alice annonça comme dans un souffle :
« Vous écoutez Radio Capitale. Il est 4h. Le rappel des titres de l’actualité, avec Élixène Murat. »
Le jingle des infos retentit et la journaliste se cala face au micro.
« La mort de Léon Dumontel : le directeur de campagne de la candidate socialiste à l’élection présidentielle est décédé hier soir dans un accident de la route, près de Fontainebleau. Gwenaëlle Dumas a décidé d’interrompre sa campagne pendant 48 heures.
Présidentielle toujours, Benoît Bellon enfonce le clou. Malgré l’avalanche de réactions condamnant ses propos choc sur l’annulation du mariage gay, le candidat d’extrême-droite affirme, s’il est élu, qu’il remettra en question le droit à l’avortement
À l’étranger, vague de suicides à Ibiza. Depuis le début du mois, 23 personnes se sont donné la mort, sans raison apparente, sur la petite île des Baléares, pourtant réputée pour son ambiance de fête.
Enfin rugby : vingt-cinquième journée du Top 14, ce soir. Clermont toujours en tête, talonné par Perpignan.
Ces titres seront développés tout à l’heure dans le journal de la matinale. En attendant, c’est Miss Alice qui vous tient compagnie sur Radio Capitale. »

Élixène ôta son casque d’un geste las et sortit du studio pour aller rejoindre en régie son pote Boris, l’ingé son.
« C’est bizarre, ton histoire d’Ibiza, Élix. Un bad trip collectif ? Ça craint !
—   Moi, il y a autre chose, que je trouve bizarre, répondit la journaliste, soucieuse, en brandissant une dépêche AFP qu’elle avait mise de côté. Ça !
Boris jeta un coup d’œil rapide au papier quelle lui tendait.
—   Quoi ? Un chasseur retrouvé mort en plein champ ? Bien fait pour sa gueule de connard !
—   Oui. Sauf que… le connard, je le connaissais. Il était avec moi en Seconde. Il y a quelques jours, c’est une autre ancienne de ma classe qu’on a retrouvée étranglée chez elle. Je trouve que c’est une drôle de coïncidence…
—   Je croyais que c’était Bellon qui était au lycée avec toi ?
—   Oui. Aussi. Et dans la même classe également, murmura Élixène, songeuse.
—   Eh bien s’il pouvait se faire buter à son tour, l’enfoiré de facho !
—   Boris, sérieux ! C’est louche, non ?
—   Ouais, peut-être. Bah enquête dessus, ma grande !
—   Ah, je voudrais bien ! Mais ce n’est pas demain la veille que Longeville me libérera des flashes de nuit ! J’en ai marre. Je n’ai pas fait une école supérieure de journalisme pour rester scotchée derrière un bureau à parler à trois péquins insomniaques ! Fait chier.
—   Qu’est-ce qui te fait chier, Élix ? On peut savoir ? » : Jean-François Longeville, rédacteur en chef de Radio Capitale, venait d’entrer dans la régie.
Élixène n’eut pas le temps de bafouiller une excuse : un bip fusa des ordinateurs de la rédaction, annonçant l’arrivée d’une nouvelle importante sur le fil AFP.
« URGENT Tentative d’attentat contre Benoît Bellon.
Une charge d’explosif a été découverte, cette nuit, sous la voiture du candidat d’extrême-droite à l’élection présidentielle, apprend-on de source policière. »

Texte de Sylvie Chaussée-Hostein Illustration Sonia Serra

Longeville se rua sur son téléphone. Son correspondant mit du temps à décrocher.
« Allô, Antoine ? On se réveille, mon vieux ! Tentative d’attentat contre ton candidat. On aurait piégé sa voiture. »
Le rédacteur en chef n’écouta pas la réponse inintelligible que lui faisait une voix pâteuse à l’autre bout de la ligne.
« File à sa permanence, Torr ! Les flics doivent être encore sur place. Et tiens-nous au jus !
— Jeff ? tenta Élix
— Ouais, grogna Longeville en raccrochant.
—Il y a un truc bizarre : Bellon était dans ma classe et…
— Je sais. Tu me l’as déjà dit. Personne n’est parfait !
— Rôhh ! Deux autres de mes camarades viennent de mourir bizarrement et…
— Toutes mes condoléances !
— Arrête ! s’énerva Élix. Avec Bellon, ça ferait trois. C’est louche.
—Eh bien tu dois porter la poisse ! Et Bellon n’est pas mort, que je sache.
— Hélas ! soupira Boris.
— Laisse-moi aller voir ce qui se passe, Jeff, insista la journaliste.
— Non ! Le reporter qui couvre la campagne de Bellon s’appelle Antoine Torr, et il n’a besoin de personne.
— Mais…
— Toi, rentre chez toi : à cette heure-ci, les petites filles font dodo ! » lâcha-t-il avec un rictus sarcastique.
Élixène lui lança un regard furibond et sortit de la régie en claquant la porte.

« Scoop ? C’est moi ! Scoop ? ». À l’appel de son nom, le chat roux et blanc accourut à la porte de l’appartement avec de petits miaulements de joie et s’enroula aux chevilles de sa maîtresse. « Figure-toi que Longeville m’a encore traitée pire qu’un chien ! dit-elle en prenant le félin dans ses bras. Heureusement que tu es là, toi. Et j’emmerde ceux qui me croient folle parce que je parle à mon chat : moi, je sais que tu comprends tout ! Et ce sont plutôt les gens qui ne parlent pas à leur chat, que je trouve inquiétants ! » Scoop redoubla de ronronnements.
Contrairement à ses habitudes après une longue nuit de travail, Élixène n’avait aucune envie d’aller dormir. Ulcérée par le dédain de son rédacteur en chef, intriguée par l’étrange simultanéité des morts de deux de ses anciens camarades de classe et par la menace qui planait sur un troisième, elle se mit à fouiller dans son passé. Son « coffre à nostalgie » : c’est ainsi qu’elle appelait la grande malle de marine où s’entassaient les vestiges de ses ambitions d’adolescente. Elle en souleva le couvercle et, à la grande joie de Scoop, commença à en exhumer toutes sortes de vieux papiers.
« Dissertation : 18 sur 20. Excellent travail. Continuez, vous irez loin ! Je devrais présenter Longeville à mes anciens profs de français… », susurra-t-elle entre ses dents.
« La Patate chaude, journal du lycée Antoine-Parmentier, Neuilly-sur-Seine. Rédactrice en chef : Élixène Murat. Oups ! Pourvu qu’il ne tombe jamais là-dessus ! ». La jeune femme déplia tout de même quelques exemplaires et prit un plaisir un peu honteux à relire ses articles naïfs et grandiloquents de l’époque. Un reportage sur les coulisses du restaurant scolaire. De mini interviews, réalisées à la récré, sur des sujets qui lui semblaient alors d’une audace inouïe : « pour ou contre la suppression des notes ? », « faut-il exiger le droit de vote à 16 ans ? », « le Bac est-il encore utile ? ». « Ce n’était quand même pas si mal », sourit-elle.
Puis elle se saisit d’une pile de photos de classe. Celle de la Seconde B, année scolaire 2002-2003, était à peine décolorée. Pourtant, Élixène sentit une étrange angoisse lui monter dans la gorge. Les vingt-quatre silhouettes qui faisaient face à l’objectif semblaient déjà d’une autre époque. Elle dévisagea un à un les lycéens au regard figé pour l’éternité. Qu’étaient-ils devenus, tous ? Elle essaya de remettre des noms sur les sourires et les grimaces. Certains lui échappèrent. « Se peut-il que le temps nous démode aussi vite et nous jette dans l’oubli ? ».
Elle finit par repérer Tania Schultz. Une fille plutôt effacée, aux joues encore arrondies par l’enfance. Elle rêvait de devenir musicienne. De quoi jouait-elle déjà ? Ah oui : du violoncelle. Qui avait pu vouloir la fin tragique de cette artiste un peu renfermée ? Élixène se demanda si c’était avec une des cordes de son instrument qu’elle avait été étranglée…
Elle chercha Thomas Pujol. Le jeune Ariégeois n’était resté qu’un an à Parmentier. Sa mâchoire carrée, sa tête engoncée dans des épaules de rugbyman, son regard bourru sous des sourcils noirs, étaient facilement reconnaissables. Son accent, rocailleux comme ses Pyrénées natales, lui avait valu quelques sarcasmes, auxquels il répondait par des injures en gascon ou par une clé de bras imparable. Chassait-il déjà, à l’époque ? Ou avait-il pris goût aux armes en rentrant dans sa province d’origine ? La dépêche AFP était restée évasive sur les circonstances de sa mort. « Il faudra que je me renseigne… », murmura la journaliste, approuvée par un coup de tête de Scoop contre son tibia.
Son regard se posa quelques rangs plus haut. Là, emmitouflé dans un blouson vert, le blond timide au visage romantique caché sous une longue mèche, oui, c’était bien lui : Benoît Bellon ! Comment pouvait-on changer à ce point ? Contrairement à la plupart des lycéens, le jeune homme ne se tenait pas tourné vers le photographe. La tête légèrement penchée en avant, il semblait couver de ses yeux tristes et doux sa sœur jumelle, Marie. La belle, la brillante, la spirituelle Marie. Même sur papier glacé, elle semblait trôner au centre de la classe. Marie la lumineuse ! Marie la magnétique ! Marie la solaire ! Celle que tout le monde, professeurs comme élèves, aimait et admirait. Élixène se rendit compte que les trois récentes victimes formaient sur la photo un large triangle autour de Marie. Elle revint à Benoît. Rien dans l’expression de l’adolescent ne trahissait l’adulte arrogant, intolérant et doctrinaire qu’il allait devenir. « Mais comment peut-on changer comme ça ? se répéta-t-elle. C’est peut-être à cause de Marie… Enfin, à cause de ce qui est arrivé à Marie… Quel gâchis ! » La jeune femme frissonna comme pour chasser un mauvais souvenir.
Son doigt caressa le cliché et s’arrêta, à gauche de l’image, sur un duo de gamines joviales, bras dessus, bras dessous. « Fanny et moi, toujours inséparables ! », murmura-t-elle avec un petit rire. C’est trop bête qu’on se soit perdues de vue. Lors de notre dernière rencontre, elle terminait sa fac de Droit. Elle a peut-être gardé le même numéro de téléphone…

Ce n’était pas le cas. Mais Élixène n’eut aucun mal à mettre en œuvre ses techniques d’enquête journalistique pour retrouver le bon numéro.
« Élix ? Ça, pour une surprise !… Oui, avec plaisir !… Dès cet après-midi, si tu veux. J’ai un rendez-vous qui vient de s’annuler… Passe me voir à l’étude !… Oui, je suis devenue notaire… Je te donne l’adresse… »
« Parfait, ça, mon Scoop ! confia Élixène à son chat en raccrochant. J’aurai le temps de passer au commissariat du XIIe arrondissement avant de rejoindre Fanny, pour en savoir plus sur la mort de Tania. Et en attendant, extinction des feux ! conclut-elle dans un bâillement. Allez, viens, mon pépère : tu as le droit de prendre la moitié de la couette. »

Le planton du commissariat avait examiné la carte de presse d’un air soupçonneux. Puis il avait indiqué à Élixène le bureau des enquêteurs. Un jeune lieutenant à lunettes l’invita à s’asseoir face à lui.
« La victime s’appelait Tania Schultz. Elle avait 29 ans et vivait seule. Pas de famille connue.
_ Je crois qu’elle avait une demi-sœur…
_ Comment vous savez ça, vous ?
_ Elle était au lycée avec moi.
_ Attendez, là ! Vous venez aux nouvelles pour votre radio ou à titre perso ? Parce qu’il ne faudrait pas tout mélanger !
_ Non, non. C’est professionnel…
_ Vous avez des infos sur la demi-sœur ?
_ Je crois qu’elles avaient le même père, c’est tout. Il est décédé jeune.
_ Oui, ça, on sait. Bon, l’infirmière a été étranglée…
_ L’infirmière ?
_ Oui. Tania Schultz était infirmière en cancérologie, à l’hôpital Saint-Antoine. Vous l’ignoriez ?
_ Elle n’était pas violoncelliste ?
_ Bon, ça suffit ! Vous êtes qui, au juste ? Parce que si vous en savez plus que nous, va falloir…
_ Plus que vous ? Pourquoi ?
_ Où étiez-vous, mercredi 6, entre 22 heures et une heure du matin ?
_ Eh, mais…
_ Répondez !
_ Au studio : mes collègues de la radio peuvent en témoigner. Mes auditeurs aussi… Enfin, ils ne sont pas des millions, non plus…
_ Ok. Pourquoi vous m’avez parlé de violoncelle ?
_ Parce que Tania était une musicienne super douée. Elle voulait en faire son métier. J’ai cru que…
_ Bah c’est raté : au boulot, elle jouait plutôt de la seringue et du bassin haricot. C’est moins mélodieux.
_ …
_ Le violoncelle, c’était plutôt la partition de son meurtrier, on dirait.
_ Comment ça ?
_ Elle a été étranglée avec une corde de violoncelle.
_ Merde…
_ Oh ! Ça ou autre chose, le résultat est le même !
_ Oui, mais je…
_ Quoi ?
_ Rien.
_ Bon, ça commence à bien faire : nom, prénom, adresse, profession ! » ordonna le policier en commençant à pianoter sur son clavier d’ordinateur.
Élixène livra de bonne grâce à l’enquêteur le peu qu’elle savait sur Tania. Mais elle se garda bien de la moindre allusion à la mort de Pujol et à l’attentat contre Bellon. Au moment de signer sa déposition, elle demanda, l’air angélique :
« Vous avez des éléments ?
_ Cela vous arrive, de lire vos confrères ?
_ Bien sûr. Pourquoi ? »
_ En guise de réponse, le lieutenant balança à travers le bureau l’édition du Parisien de la veille. Un entrefilet faisait un point rapide sur l’enquête
« … la police a trouvé du désordre dans l’appartement, mais aucune trace d’effraction. Les enquêteurs en déduisent que l’assassin a voulu faire croire à un crime crapuleux et que la victime connaissait sans doute son meurtrier. Il s’avère en effet qu’elle lui a ouvert la porte. »
_ Comment il a eu ça, lui ? grommela Élix, vexée.
_ J’ai un collègue trop bavard.
_ Faudra me donner son 06… Sinon, vous avez des pistes ?
_ La scientifique fait des analyses. On attend les résultats. Je n’ai rien à vous dire de plus.
_ De plus ? Vous ne m’avez rien dit du tout !
_ Je vous ai prêté le journal.
_ Votre bonté vous perdra. Allez, au-revoir.
_ Hep ! Pas si vite ! Vous signez ! Et je fais une copie de votre pièce d’identité. »

Élixène était ressortie du commissariat la tête encore plus pleine de questions qu’à son entrée. Elle les retournait encore dans tous les sens lorsque, après avoir pris le métro comme une somnambule, elle arriva devant un immeuble cossu de la place Victor-Hugo. L’étude de Maître Fanny Perron se situait au premier étage, desservi pas un escalier monumental, en pierre de taille et fer forgé, et par un ascenseur poussif et exigu. À l’évidence, l’ancien hôtel particulier du XVIIIe siècle n’avait pas été conçu dans l’anticipation du confort contemporain. Élix opta pour l’escalier. Un carillon discret répondit à sa pression sur le bouton de la sonnette. Des talons claquant sur un parquet se firent entendre de loin. Puis ils devinrent de plus en plus distincts, jusqu’à ce qu’une femme dans la cinquantaine avancée, à l’air rigide et compassé, ouvrît la lourde porte en chêne.
« Madame Murat, je présume ?
_ Vous présumez juste.
_ Maître Perron sera à vous dans un instant. Le temps de conclure une conversation téléphonique. Permettez-moi de vous introduire dans la salle d’attente. »
L’assistante poussa une double-porte vitrée et fit entrer la visiteuse dans un vaste salon. D’épais tapis d’Orient couvraient le sol. Une pendule ancienne, en bronze, trônait sur une cheminée de marbre, et des vases de Chine décoraient plusieurs consoles en marqueterie et autres meubles ouvragés. Élixène se laissa tomber dans un fauteuil Louis XV. Sa fébrilité à l’idée de retrouver sa meilleure amie de jeunesse venait de se teinter d’un étonnement presque incrédule. Cette opulence bourgeoise correspondait si peu au souvenir de sa Fanny espiègle et désinvolte, à cette rejetonne d’une femme de ménage mère célibataire, qui avait su, par sa gouaille et sa bonne humeur, imposer ses origines modestes au reste de la classe, au sein d’un lycée huppé.
Une porte ouverte à la volée et un tonitruant « Salut vieille branche ! » la sortirent de ses interrogations. Les deux jeunes femmes se tombèrent dans les bras.
« Tu n’as pas changé, ma Fanny !
_ Bah non ! Pourquoi j’aurais changé ? Je suis une équipe qui gagne à moi toute seule. Et on ne change pas une équipe qui gagne !
_ Hi, hi !
_ Tu ne devineras jamais avec qui j’étais à l’instant au téléphone.
_ Qui ?
_ Nono !
_ Nono ?… Nono ! Arnaud Bordier ? Le petit « Géo Trouvetout » de la Seconde B, avec ses idées délirantes ?
_ Le Einstein du lycée Parmentier lui-même, ma belle !
_ L’Alfred Nobel de la cour de récré.
_ Le Léonard de Vinci de la banlieue ouest.
_ L’Isaac Newton des beaux quartiers.
_ L’Archimède de Neuilly-sur-Seine.
_ Celui qui loupait toute ses inventions.
_ On l’appelait Euréka-raté.
_ Euréka-mikaze, à partir du jour où il a voulu tester ses baskets à propulsion intégrée, en cours de gym.
_ C’est la fois où il a fini à l’infirmerie avec les deux mollets brûlés ?
_ Et avec un avertissement du proviseur !
_ Arnaud Bordier ! Qu’est-ce qu’on a pu se foutre de lui, tous !
_ Mais lui, il y croyait : « Marrez-vous ! Un jour je serai célèbre et vous ferez bien la gueule », qu’il disait.
_ Et il avait peut-être raison… Tu sais qu’il a bossé pour le ministère de la Défense ?
_ Tu étais restée en relations avec lui ?
_ Non. Mais il a eu besoin de mes services pour lui dépatouiller une affaire de brevets.
_ Il continue à se prendre pour un inventeur ?
_ Plus que jamais tête chercheuse !
_ Mais comment il a fait pour te retrouver ?
_ Oh, ça ne doit pas être très dur : même toi tu y es arrivée, alors !
Charogne !
_ Pas rancunier quand même, le gars ! Après tout ce qu’on lui a fait voir, revenir chercher une ancienne camarade de classe pour…
_ Attends ! Pas rancunier, tu dis ? Qui sait… »

Élixène fit part à Fanny de ses récentes découvertes et de ses inquiétudes au sujet des deux meurtres.
« Tu crois que, quinze ans après, il nous zigouillerait les uns après les autres pour se venger de nos plaisanteries de potaches ?

_ Non, ça ne tient pas debout. Ce n’est plus Archimède, là, c’est Monte Cristo !
_ Des gens commettent des crimes pour moins que ça, Fanny…
_ Oh, mais pas le petit Nono !… Non. Il est complètement perché, mais totalement inoffensif.
_ Va savoir…
_ Et puis s’il avait repris contact avec moi pour me tuer, je ne serais pas là, en train de discuter avec toi. Il m’aurait déjà liquidée, non ? …C’est moche, quand même, pour Tania Schultz et Thomas Pujol. Ce n’étaient pas mes meilleurs potes, mais ça fait bizarre de les savoir à nouveau réunis dans la mort. Ils ont été tués quand ?
_ En ce qui concerne Tania, la semaine dernière, dans la nuit de mercredi 6 à jeudi 7. Quant à Thomas, ça s’est passé vendredi dernier, en plein jour, en fin de matinée.
_ Vendredi dernier ? Tu es sûre ?
_ C’est ce que dit l’AFP. On peut leur faire confiance.
_ Alors Bordier n’y est pour rien : j’ai passé la journée de vendredi avec lui à bûcher sur son dossier !
_ Toute la journée ?
_ Oh, oui ! C’est un cas assez compliqué de propriété intellectuelle. Mais pour Tania, je n’en sais rien : je te jure que je n’ai pas passé la nuit du 6 au 7 avec Nono !
_ Manquerait plus que ça ! Qu’est-ce que tu as voulu dire, tout à l’heure, par « à nouveau réunis dans la mort » ?
_ Rien de particulier. Ça m’est juste venu comme ça, parce qu’ils sortaient ensemble, c’est tout.
_ Tania et Pujol ?
_ Bah oui ! Tu ne savais pas ?
_ Heu… non…
_ Eh bien, elle est belle, la journaliste !
_ Oh, ça va ! D’abord, à l’époque, je ne l’étais pas encore. Ensuite, je suis journaliste, pas concierge.
_ Ah bon ? Un journaliste ce n’est pas un concierge avec un stylo en guise de plumeau ?
_ Charogne !
_ Tu me l’as déjà dit, mais tu devrais savoir que je ne suis pas sensible aux compliments !
Élix marqua un temps de réflexion.
_ Ils sortaient ensemble, et ils meurent assassinés à quelques jours d’intervalle… Difficile de penser qu’il n’y a pas un lien… Mais alors Bellon, dans tout ça ?
_ Mystère ! Ce n’est peut-être qu’une coïncidence, après tout. Si ça se trouve, les trois affaires n’ont aucun rapport. Tu as toujours eu une imagination débordante, Élix. Quoi qu’il en soit, moi, ça me rassure de savoir que je n’ai rien à craindre de mon client Bordier. À part ça, à propos de romance, où en es-tu, toi ? Un mec dans les parages ?
_ Alors là, pas de danger : le plus fidèle compagnon de mes nuits est un micro ! Pour l’instant, cela me va très bien : j’aime mon métier par-dessus tout. Entre le journalisme et mon chat, qui est jaloux comme un tigre, je ne suis pas sûre qu’il y ait la place pour un homme dans ma vie. Et toi ?
_ En plein divorce !
_ Oups ! Désolée. Je ne savais même pas que tu étais mariée.
_ Ne sois pas désolée. C’est moi, qui demande le divorce.
_ Que s’est-il passé, si ce n’est pas indiscret ?
_ C’est une longue histoire. Tu te souviens que je voulais devenir avocate. Quand j’étais en fac de Droit, j’ai tapé dans l’œil d’un de mes profs. Roger était beaucoup plus âgé que moi. Mais il avait de la classe, de l’influence… et beaucoup d’argent ! C’est un notaire de renom. Roger fait partie de ces hommes à qui on ne refuse rien. Il me voulait, il m’a eue. Mais c’est moi qui ai fixé le prix : pas question de me faire sauter pour une bonne note à un partiel. Pas même pour un diplôme. Je me suis fait épouser !
_ Comme ça ! Tu l’aimais quand même… un peu ?
_ Je sais que tu n’approuves pas, Élixène. Mais on n’a pas le même parcours, toi et moi. J’ai vu ma mère trimer. Compter les derniers centimes en fin de mois pour pouvoir me nourrir et m’éduquer. Aller faire le ménage chez les parents des autres. Tout ça parce que ma pourriture de géniteur, qui était marié, l’a laissé tomber dès que j’ai pointé dans son ventre. Je me suis toujours juré de ne jamais vivre la même chose qu’elle. Et de devenir riche. Je lui dois bien ça !
_ Je comprends…
_ Non, je ne crois pas que tu comprennes. Mais ce n’est pas grave. J’en ai payé le prix aussi : Roger adore jouer les pygmalions.

_ Pour continuer de lui plaire, j’ai dû renoncer au barreau. Il m’a formée et propulsée dans le monde du notariat. Et je me suis fait offrir une étude à mon nom. Je ne serai jamais la star des prétoires que je rêvais de devenir, mais mon avenir matériel est assuré. J’ai fait mon choix.
_ Et puis ça s’est gâté dans ton couple ?
_ Depuis quelque temps déjà, oui. En vieillissant, Roger devient de plus en plus tyrannique. Il s’est lassé de son jouet : je ne l’intéresse plus. Autrefois, avec lui, j’obtenais tout ce que je voulais. Maintenant, il ne pense qu’à lui. Il est complètement égocentrique et radin. Je n’en tirerai plus rien. Il est devenu… encombrant ! Désormais, mon seul objectif est de négocier le divorce à mon avantage. Et ça, ce n’est pas gagné !
_ Eh bien ! Tu as au moins le mérite d’être franche !
_ Ne me regarde pas comme ça, Élix ! Encore une fois, je sais ce qu’a vécu ma mère, et je ne me laisserai pas traiter comme de la merde. Je me bats dans la vie avec les armes qu’elle a données à une fille comme moi. Roger m’a été utile à un moment, il ne l’est plus : je le quitte. Les hommes, c’est comme les cheveux : quand tu n’arrives plus à en faire ce que tu veux, la seule solution c’est de les plaquer ! »

Dans le bus qui la conduisait vers la radio, Élixène restait un peu sonnée par son entretien avec son amie. Fanny n’avait certes jamais été une grande sentimentale. Et c’était son franc-parler, ses allures directes et même son goût de la provocation qui l’avaient jadis attirée dans sa personnalité. Mais ce qui pouvait faire le charme d’une adolescente effrontée ressemblait plus, chez une jeune adulte, à de la dureté, voire de la sécheresse de cœur. « Ou bien est-elle tout simplement malheureuse… », songea Élix.
Les deux femmes s’étaient jurées de se revoir bientôt. Fanny avait même promis, sur l’insistance d’Élixène, d’organiser prochainement une rencontre avec Arnaud Bordier. Ce serait rigolo de voir quelle tête avait le petit Nono avec quinze ans de plus. Peut-être avait-il gardé d’autres contacts avec des anciens de la classe. En ce cas, il pourrait être d’une aide précieuse pour remonter la filière. Et qui sait, avec ses idées farfelues et son cerveau atypique, peut-être était-il capable de se souvenir d’éléments propres à faire progresser l’enquête.
« Ça y est, je parle d’enquête ! C’est plus fort que moi, il faut que je fasse de l’auto-allumage ! Comme si j’avais du temps à revendre ! Dans quoi est-ce que je me suis encore embarquée ? » se réprimanda la journaliste, en se dirigeant vers la salle où allait commencer la conférence de rédaction de l’après-midi.
En passant devant la régie, elle fit un crochet pour aller embrasser Boris.
_ « Ça va ma poule ?
_ Ça va.
_ Combien de cadavres, aujourd’hui ?
_ Ne te moque pas de moi. J’ai besoin de toutes mes forces pour repartir à l’assaut de Longeville et le persuader de me laisser enquêter sur ces meurtres. J’ai commencé, d’ailleurs.
Je ne voudrais pas te décourager, mais je crois que ce n’est pas le jour.
Pourquoi ?
_ Tu ne vas pas tarder à le savoir » répondit Boris en regardant le rédacteur en chef arpenter le couloir, l’air furieux, en direction de la salle de réunion. Élixène se hâta d’y prendre place.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? hurla Jeff en brandissant un document sous les yeux médusés de son équipe de journalistes. Hein ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Vous voulez le savoir ? Eh bien je vais vous le dire. Ça, c’est votre merde ! Il frappa du plat de la main sur la table à en faire trembler les carafes d’eau qui y étaient disposées. Ça, ce sont les résultats du dernier sondage Évalmédia. Et vous savez quoi ? Vous êtes nuls, tous ! On a encore perdu 0,4 points. Notre audimat est en chute libre. On est en pleine campagne électorale : on devrait exploser nos scores ! Eh bien non, on plonge ! L’info, c’est censé être la force de Radio Capitale ? Eh bien non ! On se fait bouffer par Fréquence Top. Ceux d’en face, ceux que vous prenez pour des charlots, là, hein ? Ceux que vous appelez « Fréquence Toc » ou « Fréquence Flop ». Eh bien ils sont à deux points et demi devant nous en audience cumulée. Et ils ont gagné 300 000 auditeurs sur la matinale. À qui est-ce qu’ils les ont piqués, à votre avis ? Les tocards, c’est vous ! Les rois du flop, c’est vous ! Il y a combien de temps qu’on n’a pas sorti une info en exclusivité ? Hein ? On est à la remorque sur tout ! Qu’est-ce que vous allez me proposer comme scoop, aujourd’hui ? La mort de De Gaulle ? Le naufrage du Titanic ? C’est vous, le Titanic ! Alors vous allez tous vous sortir les doigts du cul ! Et moi, je viendrai personnellement les sentir tous les matins pour vérifier s’ils sont propres ! ».
Élixène eut un haut le cœur. Plusieurs de ses confrères firent une grimace de dégoût. Son voisin, le chroniqueur culturel, lui glissa à l’oreille, sur le ton d’un présentateur de la TSF des années trente : « Amis auditeurs, c’était Fraîcheur et poésie, une émission présentée par Jean-François Longeville. » Élix pouffa.
« Murat, ça t’amuse ? fulmina le rédac chef. Tu as peut-être une idée de génie pour faire remonter notre cote ? Une petite histoire si touchante d’anciens camarades de classe qui calanchent, par exemple. Toi qui confonds Radio Capitale avec Radio Nostalgie ! »
Élix piqua un fard. Boris avait raison, ce n’était vraiment pas le moment de proposer son enquête. Et quand Longeville appelait les gens par leur nom de famille, ce n’était pas bon, mais alors pas bon du tout.
« Eh bien ? Je vous écoute ? Où vous en êtes ? Coralie ? »
Coralie Herlaut, la cheffe du service politique prit la parole.
« On est à moins de trois semaines du premier tour, et c’est le branle-bas de combat dans les états-majors. Il s’est passé ces dernières heures des choses inattendues. Antoine te parlera tout à l’heure du camp Bellon. Moi, je couvre le parti socialiste et, comme chacun sait, Gwenaëlle Dumas a perdu hier son directeur de campagne. Léon Dumontel…
_ Oui, on sait, on sait ! Il s’est crashé dans un accident de bagnole. Accouche !
_ Non, justement. Ce n’était sans doute pas un accident…
_ Quoi ?
_ Pffiou !
_ Sans blague ?
L’ensemble de la rédaction restait suspendu aux lèvres de Coralie.
_ Les gendarmes n’ont relevé aucune trace de freinage sur la chaussée. La voiture s’est plantée toute seule, lancée à pleine vitesse dans le mur d’un cimetière.
_ Directement du producteur au consommateur !
_ Et dans une ligne droite. Une zone absolument pas accidentogène. Une enquête vient d’être ouverte : ils vont examiner l’épave pour essayer de comprendre ce qui a pu se passer. Mais la voiture venait d’être révisée. Une berline allemande réputée pour sa sécurité. Comme il arrivait aussi à Gwenaëlle Dumas de l’utiliser, on se demande si elle n’aurait pas pu être trafiquée…
_ Une tentative de meurtre qui se serait trompée de cible ?
_ Beaucoup trop tôt pour le dire. Mais c’est une hypothèse envisagée.
_ Il n’était pourtant pas dans ta classe, celui-là, Élix ? persifla Jeff.
La journaliste se renfrogna.
_ Tu veux pas me lâcher deux minutes ? souffla-t-elle entre ses dents, tout en notant quand même que Longeville s’adressait de nouveau à elle par son prénom.
_ Gwenaëlle Dumas refuse toute déclaration sur le sujet pour l’instant. Elle attend d’en savoir plus. Par ailleurs, j’ai un bon contact avec le capitaine de la gendarmerie de Fontainebleau. Je vais essayer d’obtenir des tuyaux en exclu. Mais je ne te promets rien, conclut Coralie.
_ Bon, reprit Jeff. Antoine, quoi de neuf sur l’attentat contre Bellon ?
_ C’était pas un attentat.
_ Quoi ?
_ Naan ?
_ Tu plaisantes ?
Toutes les têtes s’étaient cette fois tournées avec un bel ensemble vers le jeune reporter, pas peu fier de son petit effet.
_ Le coup de la voiture piégée, ça sent le faisandé. Bellon a beau se draper dans sa dignité, accuser une ambiance de campagne pourrie, jouer les victimes et sortir les violons habituels sur la montée de la violence, l’insécurité et l’incurie du gouvernement, je la sens pas, cette histoire !
_ Tu la sens pas, tu la sens pas… mais tu as des billes pour dire que ce n’est pas un attentat ?
_ Ben, comme par hasard, on découvre l’engin explosif avant qu’il fasse le moindre dégât. Et au moment qui tombe bien : Bellon tient ce soir un meeting crucial pour la suite de sa campagne, et après sa montée en flèche, il commence à se tasser dans les sondages. Alors…
_ Je ne te demande pas tes états d’âme, je te demande si tu as des billes. Concrètes !
_ Non, enfin, pas encore, mais je suis sûr que c’est bidon. Un coup monté par ses sbires pour relancer sa candidature. J’ai l’intuition qu’on tient un scoop.
_ Torr, tes intuitions, tu sais où tu peux te les carrer ! rugit Longeville.
_ Ah bah non : là, y’a déjà ses doigts…, murmura le chroniqueur culturel.
_ On n’est pas « Fréquence Toc ». Chez eux, une fausse information suivie d’un démenti, ça fait deux informations. Alors peut-être que ça marche, mais tant que je serai à la tête de la rédaction de Radio Capitale, ce n’est pas sur ce terrain-là qu’on ira les battre. Tu enquêtes, tu cherches, tu fouilles et tu trouves ! Mais tant que tu n’as aucune preuve, tu ne fais pas le mariole. C’est clair ? Du côté des autres candidats, rien de particulier ?
_ Vu ce qu’il se passe au PS et à l’extrême-droite, ils ont du mal à essayer d’exister, en ce moment. Les petites phrases habituelles, rien d’intéressant, répondit Coralie Herlaut.
_ Ok. Les suicides d’Ibiza, on a des niouzes ?
_ J’ai contacté notre correspondant à Barcelone, intervint Fabien Treil, le chef du service étranger. Il est déjà en route pour les Baléares. Il nous envoie des interviews de teuffeurs et un point général sur la situation pour l’édition de ce soir.
_ D’accord. Les sports : je suppose que le multiplexe rugby est calé ? … »

Élixène n’accorda qu’une oreille distraite au reste de la discussion. La réflexion d’Antoine Torr, même si elle n’était étayée par aucun élément objectif, la perturbait. Si l’attentat était bidonné à des fins électoralistes, alors Benoît Bellon ne figurait plus parmi les victimes du « tueur de la Seconde B », comme elle venait de le baptiser. La mort simultanée de Tania Schultz et de Thomas Pujol n’était finalement peut-être qu’une coïncidence, comme l’avait suggéré Fanny. Des tas de gens meurent tous les jours. Et la probabilité que deux personnes qui se connaissent meurent la même semaine n’avait rien d’extraordinaire. Oui, mais que toutes deux meurent assassinées, c’était quand même plus rare ! Comment Pujol avait-il été assassiné, au fait ? Que disait la dépêche, déjà ? « Retrouvé mort en plein champ… ». Et quoi d’autre ? L’AFP parlait-elle vraiment d’assassinat ? Le doute s’empara d’elle : est-ce qu’elle ne s’était pas fait un film ? Et si Longeville avait raison, si cette histoire n’avait aucun intérêt ? Il fallait qu’elle relise cette dépêche. Et qu’elle se débrouille pour en savoir plus sur la mort de l’Ariégeois.
À peine la conférence de rédaction terminée, Élix se précipita sur le tiroir de son bureau et récupéra le document.
« Ariège : un chasseur retrouvé mort dans un champ.
Un chasseur a été retrouvé mort, vendredi en fin de matinée, sur la commune de Goulier (Ariège). Thomas Pujol, 31 ans, était parti seul à la chasse quelques heures plus tôt, lorsque des enfants ont donné l’alerte après avoir aperçu son corps gisant dans un champ. Selon les premières constatations, l’homme est décédé d’une balle dans la tête. Les circonstances exactes de la mort restent à établir, précise la gendarmerie de Foix, en charge de l’enquête. »
« Je ne suis pas complétement folle. Une balle dans la tête. Si c’était un suicide avec son fusil de chasse, l’AFP ne parlerait pas d’une balle…, se dit la journaliste. J’appelle la gendarmerie de Foix ! »

« Gendarmerie, j’écoute !… Négatif : l’officier responsable des relations avec la presse n’est pas en service. Veuillez rappeler demain matin… Négatif, Madame. Je ne suis habilité à vous faire aucune communication sur quelque affaire que ce soit. Et encore moins par téléphone… Madame, j’ai dit né-ga-tif ! Veuillez libérer la ligne ! »
Élixène raccrocha, dépitée. L’impatience la taraudait. Elle n’avait aucune envie d’attendre le lendemain pour obtenir plus d’informations. Il lui fallait passer par une autre source. Elle lança Internet et tapa « Pujol » puis « Goulier » sur le site des Pages Jaunes. Le résultat fut instantané.
« Je n’aime pas ce que je suis en train de faire, je n’aime pas ce que je suis en train de faire… » se répétait-elle en composant le numéro. Au bout de plusieurs sonneries, une voix de femme, aux intonations lasses, résonna dans le combiné.
« Allô !
_ Madame Pujol ?
_ Oui. Qui est à l’appareil ?
_ Je suis désolée de vous déranger, Madame. Je m’appelle Élixène Murat. J’ai appris l’accident de Thomas. Je suis une de ses anciennes camarades de classe de Neuilly et…
_ Ah, vous aussi.
_ …je vous présente toutes mes condoléances.
_ Merci.
_ Pardonnez-moi, Madame, mais pourquoi moi aussi ? D’autres anciens du lycée vous ont déjà appelée pour vous présenter leurs condoléances ?
_ Non. C’était avant. Quelqu’un avait repris contact avec lui, un peu avant… le… le… meurtre…
La femme se mit à sangloter.
_ Vous avez bien dit meurtre ?
_ …
_ Savez-vous qui avait contacté Thomas ? Et pourquoi ?
_ Non, je ne sais pas, mon mari ne me l’a pas dit.
_ Vous a-t-il dit au moins si c’était un homme, ou une femme ?
_ Je ne sais plus. Quelle importance ?
_ Et vous souvenez-vous de quand c’était, exactement ?
Madame Pujol se moucha.
_ Mais pourquoi toutes ces questions ? Où voulez-vous en venir ?
_ Madame excusez-moi, mais il se trouve que je suis journaliste, et…
_ Quoi ? Les journalistes ? Encore ! Fichez-moi la paix à la fin ! Vous n’avez pas honte de vos méthodes ? Vous faire passer pour une amie. Vous êtes ignoble ! »
La veuve raccrocha violemment, laissant Élixène piteuse et mal à l’aise. « Qu’est-ce que je peux être gourde ! »

Tout en préparant son prochain flash de nuit, Élix se repassait en boucle la brève conversation téléphonique avec Madame Pujol. « J’ai fait preuve d’une effroyable indélicatesse envers une inconnue en deuil, se reprochait-elle. Tout ça pour lui soutirer des infos ! Elle m’a prise pour un vautour de paparazzi. Et en plus, je me suis grillée ! Je dois absolument lui présenter mes excuses…» Elle prit la décision de consacrer ses prochains jours de repos à un voyage en Ariège, pour y rencontrer la femme de Thomas et tout lui expliquer. « J’en profiterai pour rendre visite à la gendarmerie de Foix », se dit-elle.
Le manque de sommeil commençait à cruellement se faire ressentir, et elle triait les dépêches machinalement lorsque le standard lui passa un appel.
« Allô ! C’est Torr. Longeville est dans le coin ?
_ Pas à cette heure-ci, tu sais bien qu’il n’arrive pas avant 4 heures.
_ J’ai essayé de le joindre sur son portable : il est sur messagerie.
_ Il a le droit de dormir, aussi… le veinard, bâilla Élix.
_ Écoute-moi : je me suis fait agresser par les nervis de Bellon à la sortie de son meeting.
_ Quoi ?
_ J’étais en train d’en cuisiner un quand trois autres me sont tombés dessus et m’ont tabassé : l’un d’eux a sorti une batte de base-ball et… oh putain, j’ai mal !
_ T’es où, là ?
_ Je t’appelle de l’ambulance des pompiers. Ils m’emmènent à l’hosto. Des passant m’ont ramassé, je peux plus marcher. Faut que je raconte ce qui s’est passé Élix !
Élixène comprit au quart de tour.
On va faire un enregistrement tout de suite, Antoine : je le diffuse dans le prochain bulletin. Fais patienter les pompiers le temps que Boris soit prêt. Et qu’ils ne mettent pas la sirène ! »

Lorsque la journaliste prit place face à l’horloge rouge, quelques dizaines de minutes plus tard, ce fut avec une excitation familière : celle d’être la première, dans la nuit immobile, à délivrer une information importante.
« Vous écoutez Radio Capitale. Il est 1 heure. Le point sur les dernières informations, avec Élixène Murat.
Agression contre un de nos journalistes, en marge du meeting de Benoît Pujol. Le service d’ordre du candidat d’extrême-droite à l’élection présidentielle s’en est pris violemment, hier soir, porte de Versailles, au reporter de Radio Capitale, Antoine Torr, le blessant sérieusement. Actuellement hospitalisé, notre confrère a réussi à nous joindre pour raconter cette agression :
« Ils étaient quatre. Quatre hommes armés contre un seul, simplement muni d’un micro. J’étais en train d’interviewer l’un des gardes du corps de Benoît Bellon au sujet de la tentative d’attentat à la voiture piégée dont il aurait été la cible hier. Visiblement, mes questions ne lui ont pas plu et il a fait signe à trois de ses collègues de m’évacuer. Ceux-ci se sont précipités sur moi avec des poings américains et des matraques télescopiques. L’un d’eux s’est même saisi d’une batte de base-ball pour me frapper aux jambes. Mes cris ont alerté des passants et mes agresseurs se sont enfuis. Tous portaient le brassard du parti d’extrême-droite, dont on connaît l’animosité à l’égard de la liberté de la presse. J’ai décidé de porter plainte. »
La rédaction de Radio Capitale apporte tout son soutien à Antoine Torr et se réserve le droit de porter plainte également. Le candidat Benoît Pujol n’a pu être joint en réaction à cette agression, mais nous ne manquerons pas de lui demander des explications dès les premières heures de la matinée.
En attendant, l’enquête sur la tentative présumée d’attentat à la voiture piégée, dont parlait à l’instant Antoine Torr, est en cours. Aucun élément n’a, pour l’instant, filtré.
Autre enquête, celle sur la mort de Léon Dumontel. Les causes de la sortie de route fatale au directeur de campagne de Gwenaëlle Dumas se révèlent bien mystérieuses. Les gendarmes de Fontainebleau n’écartent aucune hypothèse, mais la thèse du simple accident leur semble de moins en moins crédible. La candidate socialiste, qui avait l’habitude d’utiliser ce véhicule et aurait pu se trouver à bord avant-hier soir, n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet, dans l’attente de conclusions plus précises.
À Ibiza, on dénombre désormais 25 suicides depuis le début du mois : deux de plus au cours des dernières vingt-quatre heures. La police et les autorités sanitaires espagnoles ont ouvert une instruction pour tenter de comprendre le phénomène, et de savoir s’il faut établir des liens entre les victimes. Les forces conservatrices du parlement pointent du doigt la dépénalisation de la consommation de marijuana et les « cannabis clubs » qui se sont développés ces dernières années dans le pays.
En rugby, la vingt-cinquième journée du Top 14 a tenu ses promesses : Perpignan rejoint Clermont en tête du classement après sa victoire sur Agen. La fin de saison s’annonce torride.
Dans quelques instants, Blue note, votre émission de jazz préférée, sur Radio Capitale ! »

Pendant qu’Élixène laissait glisser son casque sur ses épaules, Boris lui fit signe de l’autre côté de la vitre de la régie. Elle alla le rejoindre.
« Dis donc, ma grande, c’est qui ça, Benoît Pujol ?
_ Benoît Pujol ?
_ Deux fois tu as dit « Benoît Pujol » au lieu de « Benoît Bellon ». Je préfère te le signaler avant que tu ne te fasses allumer par Jeff : tu sais bien qu’il podcaste tout ce qu’il n’a pas pu entendre en direct.
_ Merde ! Tu es sûr ?
_ Attends, j’envoie les pubs et je te fais réécouter ! »
L’ingénieur du son appuya sur l’une des touches de sa table de mixage, et un jingle suivi d’une voix féminine enjouée envahit la pièce.
« La vie est trop courte, pour en passer le tiers à dormir ! Faites comme Napoléon, Churchill, Léonard de Vinci, Bill Gates : dormez cinq, quatre, trois heures par nuit, et réveillez-vous en pleine forme !…
_ Tu sais, Boris, je crois que cette histoire de meurtres tourne à l’obsession.
_ …Somfast est un dispositif révolutionnaire qui réduit naturellement votre besoin de sommeil, sans drogue ni traitement…
_ Et puis, je suis crevée. Je n’ai quasiment pas dormi de la journée.
_ …Simplement par télé-autohypnose. Et vous n’aurez même pas besoin de sieste !…
_ Je devrais essayer ce truc, j’en aurais bien besoin !
_ …Somfast : profitez de la vie ! »
« Envie de rencontres coquines dans ton département ? Compose… »
Boris baissa le son des pubs et lança l’enregistrement du bulletin d’information
« Tiens, écoute :
_ Agression contre un de nos journalistes, en marge du meeting de Benoît Pujol. Le service d’ordre du… ‘
_ Oh, la loose !
_ Et tu as fait la même en sortie d’interview.
_ ‘…porter plainte également. Le candidat Benoît Pujol n’a pu…’
_ Jeff va m’en mettre plein la tronche ! Trop belle occase : il ne peut pas me saquer !
_ Arrange-toi pour filer tout de suite après ton dernier flash, avant son arrivée.
_ Tu as raison. De toute façon, je suis pressée de rentrer. Je suis partie depuis deux heures de l’après-midi : Scoop doit crever de faim ! »

Quelques heures plus tard, le chat somnolait, repus, en rond sur la couette aux pieds de sa maîtresse. La sonnerie du téléphone lui fit secouer les oreilles, puis il s’étira avec un large bâillement. Élixène tâtonna sur la table de nuit à la recherche de son portable, avant de sortir des limbes du sommeil et de se rendre compte que c’était son fixe qui sonnait. Elle se leva en maugréant et tituba vers le salon, non sans jeter un coup d’œil rageur à la pendule.
« Allo ! articula-t-elle d’une voix enrouée.
_ Murat, c’est Longeville ! Remercie-moi, j’ai attendu dix heures pour t’appeler. Je te veux dans mon bureau tout de suite.
_ Hein ? Non mais…
_ Y’a pas de non, et y’a pas de mais.
_ Non mais, tout de même, je n’ai pas fait quelque chose de si…
_ Tout de suite, j’ai dit ! Je t’attends. »

La jeune femme déboula dans la rédaction d’une humeur de dogue, aboyant à peine des bonjours crispés aux collègues qui la croisaient. Elle se dirigea tout droit vers le bureau du rédacteur en chef et entra sans frapper, bien décidée à contrattaquer sur-le-champ. Jean-François Longeville se tenait affalé dans son fauteuil, les pieds sur la table, un crayon entre les dents et un planning à la main.
« Ah, enfin ! grommela-t-il en levant les yeux, sans sembler s’offusquer de cette intrusion cavalière.
Écoute, Jeff, faut quand même pas charrier ! Ça ne t’est jamais arrivé d’avoir la langue qui fourche ou de dire un mot pour un autre à l’antenne ? J’en ai marre que tu me prennes comme tête de Turc. Je ne vais pas continuer longtemps à me laisser traiter comme de la merde ! (Le visage de Fanny lui passa dans l’esprit comme un flash, tandis que son supérieur hiérarchique la regardait sans sourciller). Alors ton petit numéro de…
_ C’est fini ?
_ …de …de tyran à deux balles, ça ne marche plus avec moi ! J’étais crevée hier soir, j’ai…
_ Ça suffit ! J’ai un truc à te dire. Alors tu te calmes et tu t’assieds.
Élix se laissa tomber dans le fauteuil visiteur en cuir qui lui tendait ses accoudoirs.
_ Tu fais tes derniers flashes de nuit ce soir, lâcha Longeville.
_ Quoi ? Mais c’est dégueulasse ! Tu n’as pas le droit de me virer pour ça ? C’est…
_ Qui a parlé de te virer ? Espèce d’andouille !
_ …
_ Tu sais ce qui est arrivé à Antoine Torr ? J’ai écouté ton bulletin d’une heure. Bon réflexe, d’avoir enregistré son témoignage à chaud.
Élixène fronça les sourcils.
_ J’ai eu de ses nouvelles tout à l’heure, continua Jeff. L’autre dingue avec sa batte de base-ball lui a pété un genou !
_ Oh !
_ Il est immobilisé pour trois mois. Plus question pour lui de faire du terrain. Et encore moins de courir après un candidat à la présidentielle agité comme un lapin cocaïnomane.
_ Oh !
_ Je te mets sur la campagne de Bellon. Tu commences demain. Dès que Torr sort de l’hôpital avec ses béquilles, il te remplace aux flashes. En attendant, je me débrouille.
_ Demain ?
_ D’après son service de presse, il va serrer des pognes de bons Français moyens sur le marché de Belleville, à neuf heures et demie. Ce sera l’occasion de prendre tes marques. J’ai demandé à Antoine de te préparer un topo d’ici là.
_ Mais, pourquoi moi ?
_ Pourquoi ? Parce que la radio porte plainte. Et parce qu’on continue à creuser pour savoir si l’attentat est bidon. Autant te dire qu’à partir de maintenant, on est tricards chez Bellon. Toi, tu le connais. Tu passeras. T’as intérêt !
_ Merci du cadeau ! »

En ressortant du bureau du rédacteur en chef, Élix eut la surprise de se heurter à Boris.
« Qu’est-ce que tu fais là à cette heure-ci, toi ?
_ Je prépare mon matériel : on diffuse en direct la clôture du Printemps de Bourges. Désolée, je ne serai pas de flash avec toi ce soir. Et toi, qu’est-ce que tu fais-là ?
_ Jeff m’a convoquée.
_ Aïe !
_ Pas pour ce que tu crois et ce que je croyais. Il m’envoie couvrir Bellon. Je remplace Antoine.
_ Super !
_ Mouais…
_ Attends, je ne comprends pas : tu voulais faire du terrain. T’es pas contente ?
_ En fait, j’avais d’autres projets. Je comptais partir dans l’Ariège enquêter sur le meurtre de Pujol.
_ Tu ne lâches pas l’affaire, toi, hein ?
_ Mais avec la campagne électorale, je ne suis pas près d’avoir deux jours de congé consécutifs ! Je ne me reposerai que quand il sera battu !
_ Eh bien le plus tôt sera le mieux !
_ Et puis il y a aussi que… je n’ai pas envie de revoir Benoît.
Ça, je te comprends.
_ Non, tu ne comprends pas, Boris. Ce n’est pas cela… Quand on avait 15 ans…
_ Quoi ?
_ Je suis sortie avec lui.
_ Nooon ?
_ Si.
_ Oh, purée !
_ Mais il n’était pas comme ça, à l’époque.
_ C’est ça ! C’était le prince charmant, peut-être ?
_ Je n’ai jamais cru au prince charmant. Même toute petite. J’ai toujours su que les crapauds ne se transforment pas en princes charmants. En revanche, les princes charmants qui se transforment en crapauds, ça, ça arrive tous les jours ! »

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7 Comments

  1. Erick Erick

    Bonjour madame Chaussée-Hostein,
    Félicitations et bravo pour ce beau duel.
    Le plus difficile commence peut-être, puisque tous les yeux attendent désormais de dévorer la suite que vous nous avez d’ores et déjà réservée: vos fans de la première heure bien-sûr, mais les autres également. Je reste cependant persuadé que vous serez à la hauteur de ce défi, que vous nous promettez encore quelques belles surprises, de même qu’ un suspens des plus haletants.
    Bravo, belle victoire et bonne continuation.
    Erick

  2. Paul DEGUSSEAU Paul DEGUSSEAU

    La suite !!!

    • Sylvie Chaussée-Hostein Sylvie Chaussée-Hostein

      J’espère, Paul, j’espère 😉 Merci

  3. Sylvie Sylvie

    Excellent texte qui donne envie

    • Sylvie Chaussée-Hostein Sylvie Chaussée-Hostein

      Merci Sylvie 🙂 Et vive la solidarité entre les Sylvie 😉

  4. Sylvie Chaussée-Hostein Sylvie Chaussée-Hostein

    Merci Léo 🙂

  5. Léo Léo

    La suite ! La suite ! Rentré dans l’intrigue, trépignant avec Elixène, on voudrait essayer Somfast pour avaler plusieurs épisodes à la suite !

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